La psychologie évolutionniste est un courant en psychologie qui consiste à éclairer l’origine et le fonctionnement de nos diverses facultés psychologiques par le recours à la théorie de l’évolution. Aujourd’hui je propose de poser à la psychologie évolutionniste une question cruciale : pourquoi écrit-on des blogs, ou pourquoi y poste-t-on des commentaires ? D’un point de vue évolutionniste, les blogs peuvent en effet sembler un exemple typique de comportement contre adaptatif. En effet : imaginez le nombre de temps que l’on peut passer sur un blog. C’est une vraie dépense de temps. L’homme qui blogue perd des heures qu’il aurait pu consacrer à des comportements évolutivement plus rentables : se reproduire, chercher à gagner sa pitance, etc. Mais en plus il fournit des renseignements à ses adversaires qui pourront lui piquer ses idées pour écrire plus vite des articles à sa place et augmenter leurs chances de reproductions, tant biologiques qu’académiques.

Le problème de l’évolution du langage

Trêve de plaisanteries, la question des blogs dépend de la réponse à apporter à la question de l’évolution du langage et de la communication chez l’homme. La question de l’évolution du langage pose de nombreux problèmes mais l’un d’entre eux est le suivant : pourquoi les gens parlent-ils ? Imaginons en effet que l’évolution ait fourni aux individus la capacité d’apprendre un langage et de l’utiliser : reste encore à savoir quel intérêt peut avoir un individu à parler à d’autres. La réponse peut sembler simple au premier abord : un groupe d’individus sera plus performant si les individus peuvent partager de l’information plus complexe plus facilement. Ce type d’explication est appelée traditionnellement une explication par la « sélection par le groupe ». Or de telles explications ne tiennent pas la route. L’unité de sélection (dans la sélection naturelle) n’est pas le groupe, ni l’individu, mais le gène. Or, imaginons maintenant une population dans laquelle il existe deux types d’individus : les individus de type B sont bavards et transmettent tout plein d’informations tandis que les individus de type M transmettent le moins d’information possible. Que se passe-t-il ? Les individus de type M ont deux fois plus d’informations que les B (puisqu’ils ont l’information transmise par les B) et, en plus, ne dépensent aucune énergie à transmettre de l’information, contrairement aux B. De ce fait, les M vont se reproduire plus que les B et, au fil du temps, les B vont disparaître pour laisser place à une population de M, où personne ne sera motivé à parler.

Le langage : un type d’échange réciproque ?

Une solution serait alors d’imaginer que le langage s’est développé sous une forme d’échange réciproque : les gens ne communiqueraient ainsi qu’avec les individus qui sont susceptibles de leur fournir des informations en échange. Appelons C les individus qui ont une approche coopérative du langage et ne communique qu’avec ceux qui communiquent en retour. On peut penser que face à de tels individus les M seront mal lotis, car vite exclus du circuit de l'information.

Il y a une objection contre ce genre d’hypothèses. Elle provient des simulations sur ordinateurs au moyen de ce que l’on appelle les « algorithmes génétiques ». Ces simulations montrent que l’hypothèse de la coopération repose sur l’hypothèse que le gain procuré par chaque information échangée doit être élevé. Surtout, ces simulations montrent que, si l’on parvient à une forme de coopération, on obtient un comportement linguistique dans lequel les individus communiquent peu et surtout ne parlent que pour dire des choses d’une grande importance, et de plus ne parlent qu’avec des individus qu’ils connaissent bien et dont ils savent qu’ils vont réciproquer, c’est-à-dire avec un petit cercle d’élus. Or, ces contraintes correspondent peu à nos comportements linguistiques quotidiens : parler de tout et de rien avec le premier venu, jusqu’au point de sentir une gêne lorsque nous nous trouvons seul face à un inconnu et que personne n’ose prendre la parole.

Comment, dans ces conditions, expliquer que les gens parlent, et surtout qu’ils parlent de tout et de rien, de la pluie et du beau temps ? Il existe encore une hypothèse…

L’hypothèse darwino-heideggerienne : la poésie comme avantage sélectif et essence du langage

Naaaannn ! C’est pour de rire…

La théorie de Jean-Louis Dessalles

Je vais développer ici la théorie de Jean-Louis Dessalles sur l’origine de la communication (plus que sur celle du langage). Cette théorie s’inspire des observations d’Amotz Zahavi et de sa théorie du « signal honnête ». Amotz Zahavi s’est penché de manière approfondie sur les mœurs d’un petit oiseau du désert répondant au doux nom de cratérope écaillé. Cet oiseau présente des particularités étonnantes. Il vit au sein de groupes où les individus nourrissent collectivement les jeunes, montent la garde et s’approchent parfois en nombre d’un prédateur pour tenter de le faire reculer en l’impressionnant. Le côté spectaculaire de l’histoire, c’est que les individus sont en compétition pour réaliser ces belles actions : ce sera à qui se sacrifiera le plus pour le bien des autres (par exemple : à qui s’approchera le plus du prédateur). D’où énigme : comment un tel comportement, apparemment contre-productif pour l’individu, a-t-il pu être sélectionné plutôt que celui qui consiste à laisser les autres se sacrifier ?

La réponse se trouve dans l’environnement : chaque groupe de cratérope habite au sein d’un buisson. Le buisson est un élément vital pour le cratérope : Zahavi estime que la durée de vie d’un cratérope au sein d’un buisson est de 60 ans, et de deux ans au-dehors. Or, les groupes chassent du buisson les individus qui n’appartiennent pas au groupe. Il est donc vital d’appartenir à un groupe. Si maintenant l’on imagine que les individus ont évolué au fur et à mesure pour n’accepter dans leur « club » que les individus les plus coopératifs, on comprend comme « l’altruisme » peut évoluer. En réponse à l’évolution de la sélection, il faut évoluer dans une direction qui pousse l’individu à être le plus altruiste possible, ce qui augmente sa chance d’être pris dans un groupe, ce qui multiplie par 30 ses chances de survie.

C’est là la base de la théorie du « signal honnête ». Il s’agit en fait de distinguer les « groupes » et les « coalitions » : un « groupe » est une entité écologique dont les membres sont réunis soit par le hasard des rencontres, soit parce qu’ils sont nés dans la communauté. On en trouve dans la plupart des espèces sociales. Les « coalitions », en revanche, sont des réunions d’individus qui se sont choisis et qui se choisissent en permanence. Or, une coalition peut être caractérisée par ses critères de sélection, et par les avantages qu’il y a à appartenir à cette coalition. À partir du moment où ces avantages ne sont pas négligeables, l’évolution poussera l’individu à correspondre à ces critères de sélection (pourvu que le coût soit moindre que les avantages).

C’est cette théorie que Jean-Louis Dessalles applique à l’évolution du langage. Selon lui, nous avons tout intérêt à appartenir à des coalitions où les individus se parlent entre eux afin de récupérer de l’information. Mais ces mêmes coalitions ne recrutent que des individus qui transmettent de l’information. Il faut donc afficher cette tendance à transmettre l’information : d’où notre tendance à parler, à toujours vouloir dire quelque chose. Cette théorie est de loin ma préférée parce qu’elle part en premier lieu de ce que Dessalles appelle une « éthologie du langage » : il s’agit de voir ce que les gens font du langage. À partir de nombreuses heures de conversations enregistrées, Dessalles à montrer que les deux activités principales, au niveau du langage, étaient 1) le fait de raconter des histoires, 2) le fait d’argumenter pour ou contre ce quelqu’un raconte. Le premier fait est expliqué par la théorie du signal honnête : il s’agit de transmettre de l’information pour être sélectionné, même si l’information n’est pas si pertinente que cela. Quid du second ? C’est simple : des individus peuvent être tentés de tricher en racontant n’importe quoi pour être intégré dans un groupe. Il faut donc mettre au point un système permettant de vérifier la cohérence et la solidité des propos de quelqu’un : c’est là qu’intervient l’argumentation.

Avec tout cela, on peut donc donner une justification du fait que les gens aiment parler et montrer qu’ils savent des choses, et ne sont pas contents quand quelqu’un répond : « je le savais déjà ».

Les blogs

Imaginez maintenant une espèce où les individus tentent par tous les moyens de communiquer de l’information. Imaginez que par un changement d’environnement, les individus de cette espèce se voient donner la possibilité de communiquer de l’information à un grand nombre d’individus à travers le monde. Que va-t-il se passer ? Et bien, à partir du moment où cette technologie sera simple d’accès, tout le monde va se mettre à transmettre de l’information. D’où les blogs. D’où les commentaires. Et surtout : d’où cette envie irrépressible que nous avons de transmettre aux autres notre savoir. Comme l’écrivait Cicéron, en De Finibus, III (c’est un stoïcien qui parle) :

« La nature nous pousse à vouloir être utile au plus grand nombre possible, surtout en instruisant les autres et en leur transmettant les règles de la prudence. »

J’espère donc vous avoir éclairé sur l’origine de cette tendance à bloguer qui repose au fond de vous. Laissez libre cours à vos commentaires.

Bibliographie

DESSALLES, Jean-Louis, Aux origines du langage : une histoire naturelle de la parole, Hermès, 2000.

DESSALLES, Jean-Louis, PICQ, Pascal, VICTORRI, Bernard, Les origines du langage, Editions Le Pommier, 2006.