Un kantien peut-il faire grève ?
Par Florian Cova le jeudi 15 novembre 2007, 22:11 - Philosophie - Lien permanent
Faut-il ou non faire la grève ? Faut-il ou non soutenir les grévistes ? Le point de vue du kantisme sur la question.
La France est en crise ! Dans ces périodes obscures où l’on ne sait plus à quel saint se vouer, ou notre existence en voie de nihilisation se réduit au seul « être-pour-la-crise » et où la guerre civile menace, c’est bien le rôle du philosophe que de brandir la lumière de la Vérité pour guider, tel un phare, les masses vers le Salut, en leur donnant de quoi « s’orienter dans la pensée ».
Pour aujourd’hui, donc, une grande question d’actualité : « faut-il faire grève ou pas ? ». Question angoissante à laquelle je répondrai en invoquant les mânes de l’un des plus respectables philosophes de l’histoire de la philosophie, Emmanuel Kant, dernier rempart contre le complot libéraliste-anglo-saxon, orchestré déjà depuis plusieurs siècles sous l’égide des infâmes Locke et Hume.
Je prouverai en effet la chose suivante : d’après Kant, il est immoral de faire grève. Démonstration !
1) Prélude kantien
Rappelons brièvement les principales thèses kantiennes, sur lesquelles nous allons fonder notre démonstration :
- Pour Kant, un système moral s’énonce sous forme de lois : la morale, c’est la loi morale, ou plutôt, un ensemble de lois (maximes), qui s’énoncent sous la forme : « il faut X », « il ne faut pas X », où X désigne un certain type d’action.
- La morale est quelque chose d’objectif (elle est fondée sur des « principes objectifs » - Critique de la Raison Pratique, §1), ce qui revient à dire que les lois morales ont une valeur de vérité. De ce fait, elles sont valables pour tous, et ne varient pas en fonction des sujets (sinon, elles seraient « subjectives »). Elles sont donc « universalisables » : c’est-à-dire qu’elles doivent valoir pour tous (c’est-à-dire être valables pour la volonté de chaque individu).
- De ce fait, si par définition une loi morale doit pouvoir valoir pour tous, une loi qui devient contradictoire si elle universalisée (nous reviendrons plus en détails sur ce terme plus tard) n’est donc pas une véritable maxime. La morale kantienne nous fournit ainsi un critère permettant de décider de ce qui est immoral et de ce qui ne l’est pas.
2) Le cas des promesses
Pour ne pas nous tromper dans notre application du critère kantien, regardons de plus près comment Kant lui-même applique ce critère à un cas : celui du mensonge (cf. Fondements de la Métaphysique des Mœurs, Section II).
Kant prend l’exemple d’un homme qui, pour emprunter de l’argent, fait une promesse qu’il ne compte pas tenir (= rendre cet argent). Est-ce bien ? Lisons ce que nous dit Kant :
« Qu’en serait-il si ma maxime devenait une loi universelle ? Je vois alors immédiatement qu’elle ne pourrait jamais valoir comme loi universelle et s’accorder avec elle-même et qu’elle tomberait nécessairement dans la contradiction. Car l’universalité d’une loi d’après laquelle chacun, lorsqu’il se croit dans la misère, pourrait faire une promesse quelconque avec l’attention de ne pas la tenir, rendrait impossible la promesse et la fin qu’on y associe, en ce que personne ne croirait plus ce qu’on lui promet et rirait de tels propos comme d’une vaine allégation. » (traduction Ole Hansen-Love, Hatier)
Reprenons donc : pour tester la valeur d’une maxime, il faut « l’universaliser ». Pour « universaliser » une maxime L de la forme « je fais X », il faut concevoir/imaginer un monde parallèle M où à tout moment t du temps, tout individu i fait X (ici : « tout individu qui fait une promesse la fait sans avoir l’intention de la tenir »). Retenons bien cette condition : « à tout moment t du temps ». En effet, il ne suffit pas de dire que tous les individus font X pour universaliser une maxime, car dans ce cas, on pourrait très bien imaginer un monde où, à un moment précis, tous les individus qui font une promesse la font sans l’intention de la tenir (une situation de crise) mais où avant et après ce moment les gens tiennent leur promesses. Et ce monde ne suffit pas à « rendre impossible la promesse ». Kant imagine donc bien un monde où tous les individus passent leur temps à mentir.
C’est donc de cette façon que l’on universalise une maxime. Maintenant, comment détermine-t-on si une maxime est universalisable ou pas ? Elle l’est si l’action X qu’elle prescrit est encore faisable dans le monde M où elle est universalisée. Mais justement, dans un monde où personne ne tient sa promesse, il est selon Kant impossible de faire une promesse pour ne pas la tenir, puisque manque dans un tel monde la confiance qui est une des conditions de l’action « promesse ».
Appliquons donc maintenant cette même méthode à la maxime « faire la grève ».
3) Le cas de la grève
Imaginons maintenant un cas où tout le monde fait tout le temps la grève (où la grève est « comme une loi de la nature »). De ce fait, dans ce monde, personne ne travaille jamais. Mais la grève consiste justement à s’arrêter (temporairement) de travailler. Or, comment s’arrêter de travailler dans un monde où personne ne travaille jamais ? C’est logiquement impossible. D’après le critère kantien, faire la grève n’est donc pas un acte universalisable – c’est donc un acte immoral !
On dira alors que si B est une bonne cause, alors faire la grève pour la cause B dans les cas où B est menacée est un acte universalisable. Car même en imaginant un monde où tout le monde fait grève dès que B est menacée, cela ne signifie pas que tout le monde y fasse grève tout le temps (car B n’est pas forcément tout le temps menacée). Mais ce monde est contradictoire tout de même, car si tout le monde fait grève pour défendre B, alors la grève n’a plus de sens puisqu’elle est un moyen de pression contre des gens qui ne défendent pas B. Donc…
Il ne faut pas faire grève. Mais peut-on au moins soutenir les grévistes ? Non ! Car dans un monde où tout le monde soutiendrait les grévistes, la grève n’aurait plus de sens puisque tout le monde serait d’accord, et donc…
Ce qu’il faut en conclure, c’est donc qu’il est contradictoire d’être kantien et de faire la grève ou de soutenir les grévistes.
Commentaires
Comme quoi les "kantiens" sont des cons.
Il me semble que, même dans une perspective kantienne, il faudrait poser le problème de la grève en termes politiques et non en termes éthiques, car être kantien n'empêche pas de reconnaître une autonomie de la politique par rapport à l'éthique quoique Kant, hostile à la morale politique, (Machiavel) défende une politique morale.
Ceci dit, même si on aborde la grève du point de vue de sa valeur politique, je serais aussi porté à croire que dans le système kantien elle n'a pas sa place. Je m'appuierai pour cela sur l'opuscule de 1784 "Réponse à la question: qu'est-ce que les Lumières ?". Kant y défend la thèse qu'il y a deux usages de la raison: un usage privé et un usage public. L'usage privé de la raison consiste à raisonner pour faire fonctionner au mieux et dans le respect des hiérarchies l'organisme artificiel auquel par métier on appartient. Cette limitation de l'usage de la raison dans le cadre du métier a pour fin le maintien de l'ordre. Car Kant en effet pense qu'un tel ordre est une condition du développement des lumières. Un tel développement passe par l'usage public de la raison, précisément par la critique objective de la société. Tout homme instruit, hors du travail et de ses exigences spécifiques, participe ainsi par ses interventions écrites à la détermination d'une opinion publique, source d'idées pour le législateur.
Aussi faire grève semble être une conséquence pratique possible d'un usage illimité de la raison dans le cadre du travail. La grève favoriserait alors un désordre social peu propice au développement d'échanges critiques libres sur les réformes à apporter aux conditions dans lesquelles s'exercent les métiers.
Ne pourrait-on pas opposer à votre analyse du kantisme une objection ? Si "faire la grève" n'est pas universalisable, ne faut-il pas en déduire que c'est un acte, non pas immoral, mais non-moral, qui n'a rien à voir avec la morale au sens kantien ? Tout le monde ne peut pas prendre de congé en même temps, mais cela n'en fait pas non plus un acte immoral. La grève serait à ranger, tout simplement, au rang des impératif hypothétiques (si je fais la grève, alors il se passera ceci)
"Mais ce monde est contradictoire tout de même, car si tout le monde fait grève pour défendre B, alors la grève n’a plus de sens puisqu’elle est un moyen de pression contre des gens qui ne défendent pas B. Donc" Raisonner de cette manière c'est interdire toute opposition à la réalisation d'un acte immoral. "si tout le monde s'oppose à la réalisation d'un acte immoral, alors l'opposition à la réalisation d'un acte immoral n’a plus de sens puisque personne ne cherche à réaliser d'action immorale. Donc" On doit pouvoir éviter le paradoxe en précisant les conditions d'application du principe d'universalisation de la maxime. La contradiction lors de l'universalisation ne se situe pas au même niveau que dans le cas du mensonge ou de la violation des promesses. J'ai l'impression plus généralement que ce qui pose problème dans la morale kantienne c'est qu'une même action peut-être référée à des maximes différentes, pour lesquelles le procédé d'universalisation ne donne pas nécessairement les mêmes résultats.
Sinon la définition de la grève comme cessation temporaire du travail me semble insuffisante il faudrait faire référence à l'existence d'un contrat et ainsi se placer plutôt sur le terrain de la philosophie du droit.
@LM: ce n'est certainement pas dans l'esprit kantien de dire que des maximes non-universalisables sont non-morales. Cela impliquerait que d'après son analyse, il n'y a que deux types d'actes: les actes moralement bons (universables), et les actes moralement neutres (non-universalisables).
@Florian: pour ma part j'ai soutenu dans une note que le test d'universabilité était indéterminé, parce qu'il dépend de la description de l'acte. Ainsi, tu soutiens que "faire la grève pour la bonne cause" est non-universalisable, parce que dans un monde où tout le monde fait la grève pour la bonne cause, celle-ci est sans effet, et donc d'une certaine façon (peu claire) contradictoire. Mais "faire la grève lorsqu'on est menacé de modifications illégitimes du droit du travail" serait universalisable (il n'y a rien de contradictoire dans une situation où tout le monde applique cette maxime). De même , l'argument que Kant utilise pour dire que "faire une promesse sans ayant l'intention de la tenir" est non-universalisable n'est clairement pas applicable à "faire une promesse sans ayant l'intention de la tenir lorsque c'est le seul moyen de sauver sa peau".
Il est possible que ta discussion signale un problème de fond avec l'idée kantienne: à savoir, que certaines actions ont un sens, et même une légitimité morale, parce qu'elles sont des exceptions à une règle. Si c'est le cas, il se peut fort bien que ces actions n'auraient pas de sens ni de valeure moral si elles étaient érigées en règles, mais cela ne les empêcherait pas d'être sensés ou moralement bons lorsqu'ils sont des exceptions à une règle. (De même, pour prendre une analogie dans un domaine légèrement différent, les surprises sont moins des surprises quand on sait qu'il y aura une surprise: ainsi, le digestif systématiquement offert par le patron.) S'il y a de telles actions, le critère kantien de moralité donnerait des mauvais résultats les concernant. Une façon de le sauver est de soutenir que dans de tels cas, la vraie régle est une règle plus complexe, selon laquelle ses cas ne sont plus des exceptions. Par ex, "faire la grève quand on est une victime de conditions de travail indécentes" par opposition à "faire la grève". Mais si on suit cette ligne, l'apparente simplicité du critère kantien (la maxime est-elle universable?) cache un problème non résolu (quelle est la maxime pertinente?), qui rend son application indéterminée.
@Elias: Entièrement d'accord, cf. mon commentaire ci-dessus et la note liée.
Le problème soulevé par Elias est celui des mondes moralement parfaits. Une analyse intéressante de "devoir" est de le traiter comme un terme modal, analogue à "pouvoir", "il est nécessaire que", etc. Selon cette analyse, "tu dois faire X" est vrai ssi dans toute situation moralement parfaite, tu fais X, de la même façon que "tu peux faire X" au sens de la capacité serait vrai ssi dans certaines situations possibles, tu fais X. Cette analyse a un problème avec les devoirs qu'on a en vertu de situations moralement imparfaites. Intuitivement, qqch comme "tu dois réparer les torts que tu as commis" est vrai, mais dans les mondes moralement parfaits, tu ne répare pas les torts que as commis, parce que tu ne commets pas de torts. (A noter toutefois qu'il y a un sens auquel "tu dois réparer les torts que tu as commis" est faux: quelqu'un qui commettrait des torts intentionnellement pour pouvoir les réparer ne ferait pas qqch de bien; ce sens auquel c'est faux correspond assez bien à l'idée que dans un monde moralement parfait, on ne commet pas de tort.) La solution la plus naturelle consiste à prendre en compte des mondes relativement parfaits: "tu dois réparer les torts que tu as commis", dans l'interprétation dans laquelle c'est vrai, doit être compris comme "si tu as commis des torts, tu dois les réparer", ce qu'on pourrait analyser comme étant vrai ssi dans tous les mondes moralement parfaits à ceci près que tu y as commis des torts, tu les répares.
Il semble y avoir là une seconde source d'indétermination dans l'application du critère kantien. Mais il est possible qu'elle se réduise à la première: "réparer des torts commis" ne serait pas universable, mais "réparer des torts si on en a commis" le serait, alors que les deux peuvent être des descriptions de la même action.
Autre question : les grévistes ont-ils lu Kant?... Plusieurs hypothèses.
Selon Kant, on a des devoirs envers les autres mais aussi envers soi-même. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être Kantien pour partager ce point de vue
On doit à ses semblables solidarité et respect et aux autorités loyauté et obéissance. Kant va jusqu’à soutenir qu’on ne doit pas se révolter contre un pouvoir injuste.
Envers soi-même, on doit s’éduquer, s’efforcer de progresser, préserver sa dignité et évidemment sa vie.
La grève me parait relever de la préservation de la dignité personnelle et de la solidarité envers les autres. Elle est un mode de protestation contre une injustice subie collectivement. Elle est licite, donc on peut la faire sans s’opposer aux lois. Il n’y a rien de choquant dans l’idée que chacun exerce son droit, c’est le contraire qui le serait. On ne peut pas faire du renoncement à ses droits un principe universalisable.
Je vois mal Kant, qui s’enthousiasmait pour la révolution française, condamner un acte banal des relations sociales comme la grève !
PS : je pense que c'est mal comprendre la morale Kantienne que de lui poser tous les petits problèmes de la vie quotidienne. Elle fixe de grands principes et laisse le détail de leur application à l'appréciation de chacun. Kant sait bien qu'aucune situation n'est simple et c'est donc moins l'acte qui importe en final que la forme de la volonté qui y a conduit.
Woâh ! Que de réponses ! Dans l'ordre :
philalethe :
Qu'un acte fasse partie du domaine politique ne l'exclue pas de l'évaluation morale. Il peut être politique et mauvais ou politique et bon ou encore politique et neutre. Surtout, la morale kantienne s'applique à toute maxime X sans spécifier une sous-catégorie de maximes qui échapperaient au critère de l'universalisation.
Elias :
Raisonner de cette manière c'est interdire toute opposition à la réalisation d'un acte immoral.
Cela me paraît effectivement l'une des conséquences de la morale kantienne. Mais celle-ci est interprétable de plusieurs façons... Cf. plus bas.
Julien Dutant :
pour ma part j'ai soutenu dans une note que le test d'universabilité était indéterminé, parce qu'il dépend de la description de l'acte.
J'avais déjà lu la note. Excellente critique, très pertinente. Si l'on met de côté le problème de la description des actions, reste encore celui de savoir ce qu'il faut universaliser dans la maxime (tout le VP, le Verbe sans ses compléments, le V + ses adverbes ?). Le concept "d'universalisation" est sous-déterminé et flou dans la doctrine de Kant. Alors, au lieu de partir de la théorie, j'ai voulu partir d'un exemple concret d'application par Kant himself.
dans un monde où tout le monde fait la grève pour la bonne cause, celle-ci est sans effet, et donc d'une certaine façon (peu claire) contradictoire
C'est contradictoire parce que l'idée de grève me semble liée à l'idée d'une opposition sur laquelle la grève permet de faire pression.
De même , l'argument que Kant utilise pour dire que "faire une promesse sans ayant l'intention de la tenir" est non-universalisable n'est clairement pas applicable à "faire une promesse sans ayant l'intention de la tenir lorsque c'est le seul moyen de sauver sa peau".
Faux ! L'exemple que j'ai tiré des Fondements de la Métaphysique des Moeurs (Section II) est justement le suivant : "Un homme est contraint par la misère à emprunter de l'argent. Il sait bien qu'il ne pourra pas rembourser, mais il voit aussi qu'on ne lui prêtera rien s'il ne promet pas solennellement de payer à une date déterminée. Il est désireux de faire une telle promesse ; mais il lui reste suffisamment de conscience pour se demander : n'est-il pas interdit et contraire au devoir de vouloir échapper à la misère de cette façon ? Admettons qu'il s'y décidât néanmoins, la maxime de son action s'énoncerait ainsi : lorsque je crois manquer d'argent, j'emprunte et promet de payer même si je sais que je ne le ferai jamais. Ce principe de l'amour de soi ou de l'intérêt personnel est peut-être conciliable avec tout mon bien-être à venir, mais la question est celle-ci : est-ce juste ? Je transforme donc l'exigence de l'amour de soi en loi universelle et agence ainsi la question : qu'en serait-il si ma maxime devenait une loi universelle ?"
Donc pour Kant, même en cas d'extrême urgence, pas de faux emprunt.
Il est possible que ta discussion signale un problème de fond avec l'idée kantienne
C'était un peu le but. La question est de savoir si, à partir de l'exemple de la promesse, Kant pense comme pertinent le but de l'acte (sauver sa peau / se tirer de conditions de travail injustes). Si oui, alors la grève n'est pas immorale (sous certaines descriptions). Si non, alors la grève est immorale. Les trois autres exemples données dans les Fondements (suicide, oisiveté, non-aide à autrui) me font pencher plutôt pour la solution négative. Mais j'y reviendrai.
LEMOINE :
En fait, je ne pense pas prouver par ce message que Kant s'opposait personnlllement à la grève. Sur ce point, j'en sais rien. Je voulais juste dire que la morale kantienne peut être interprétée de cette manière.
PS : je pense que c'est mal comprendre la morale Kantienne que de lui poser tous les petits problèmes de la vie quotidienne. Elle fixe de grands principes et laisse le détail de leur application à l'appréciation de chacun. Kant sait bien qu'aucune situation n'est simple et c'est donc moins l'acte qui importe en final que la forme de la volonté qui y a conduit.
Considérons donc que l'interdiction de la masturbation au nom de l'impératif catégorique (Métaphysique des Moeurs) est un grand principe et non un détail.
Lemoine:
@Florian: Flagrant délit d'analyse conceptuelle! Selon cette analyse, il est impossible que des ouvriers fassent grève sans revendication. (Pas simplement implausible ou probable, mais inconcevable comme un cercle carré.) Pire encore, celui qui proposerait de faire grève sans revendication n'aurait pas le concept de grève!
Par ailleurs, je maintiens que l'argument que Kant utilise pour dire que "faire une promesse sans avoir l'intention de la tenir" n'est pas universalisable ne s'applique pas à "faire une promesse sans avoir l'intention de la tenir lorsque c'est le seul moyen de sauver sa peau". Kant pense le contraire, mais il se trompe. Dans l'exemple que tu cites, il poursuit:
Kant dit que, dans un monde où quand ils sont dans le besoin les gens feraient des promesses sans avoir l'intention de les tenir, les promesses disparaîtraient. Est-ce le cas? Indice: notre monde est comme cela, et pourtant les promesses n'ont pas disparu!
Par opposition, l'idée selon laquelle un monde dans lequel tout le monde mentirait tout le temps serait un monde où l'assertion n'aurait plus de sens a un air de plausibilité plus grand.
Dans la section I il envisageait déjà ce cas, et il n'est pas clair si la réponse qu'il donne s'appuie sur une situation où personne ne tient de promesse, ou celle où les nécessiteux ne tiennent pas de promesse:
Sur le problème de fond: je pensais que tu soulevais l'un des deux suivants:
Mais tu suggères un troisième problème:
Par ailleurs, je maintiens que l'argument que Kant utilise pour dire que "faire une promesse sans avoir l'intention de la tenir" n'est pas universalisable ne s'applique pas à "faire une promesse sans avoir l'intention de la tenir lorsque c'est le seul moyen de sauver sa peau". Kant pense le contraire, mais il se trompe
Tout à fait d'accord ! Mais l'idée était de reprendre l'analyse que Kant faisait de la promesse pour le transférer au cas de la grève - parce qu'il était plus simple de partir d'un cas particulier que des maximes générales de la morale kantienne. Selon moi : si l'on accepte l'analyse de Kant sur la promesse, on doit rejeter la grève, puisque l'universalisation semble, sur cet exemple, ne pas prendre en compte la circonstance particulière (on ment pour échapper à la misère) pour sauter à l'universalisation du mensonge à tous les types de promesses.
ça tombe bien, je ne suis pas kantien! :)
Moi non plus ! :)
Bon, je viens de penser : si l'on réfléchit à la position de Kant sur le mensonge, où le mensonge est mal quand bien même il pourrait être fait pour une bonne cause, cela signifie que le "but" de la violation ne doit pas être pris en compte dans l'universalisation. Si "je fais X en vue de Y", ce qui doit être universalisé, c'est "faire X" et non "faire X en vue de Y". Donc un kantien ne peut pas faire grève. CQFD !
Bien sûr, je suis d'accord au final avec JD. Cette position + la pluralité de la description des actions + le fait que les descriptions naturelles incluent toujours un but = gros problèmes.
Bon. Peut-on savoir si les étudiants ont raison de faire la grève ? A moins que cela n'intéresse pas les BCBG, les nouveaux normaliens !!!
Philotropes peut certes faire beaucoup de choses, mais pas résoudre tous les problèmes politiques français. Ce n'est pas une raison pour donner des leçons d'engagement politique à Florian ou à moi, encore moins pour nous traiter comme des bourgeois BCBG qui se délassent en observant les tumultes sociaux comme un spectacle.
Contrairement aux problèmes dans l'application du critère kantien de moralité, la question de savoir si la grève étudiante française actuelle est justifiée est largement débattue dans la presse et sur le web, alors si quelqu'un veut faire un billet qui a)résume les arguments des grévistes et du gouvernement, ou b)donne des liens pertinents, je veux bien le publier - dans la mesure où je le considèrerai comme suffisamment objectif, ce qui ne veut pas dire neutre.
Des leçons, cher Julien ? Non,je voulais seulement éveiller une conscience des problèmes politiques. Parfois, vous donnez l'impression qu'on peut dire tout et n'importe quoi en philosophie. Une question toutefois:comment est financée l'université de Genève ? Il n'y a pas de piège.
L'Unige est financée par le canton de Genève; les programmes de recherches par le canton et l'état fédéral Suisse. On bénéficie ponctuellement de financement pour organiser des conférences ou aller assister à des conférences via la Société Académique de Genève, qui est alimentée par des dons privés de particuliers.
En me traitant de "nouveau normalien BCBG" ? Et je ne suis pas non plus politiquement inconscient, nb.
Arghl! Sérieusement? Franchement si c'est le cas je préfère arrêter ce blog tout de suite! Ou est-ce une nouvelle provocation gratuite?
Je m'en doutais; le don des particuliers, c'est la solution pour les universités françaises. Pour ma part, je ne verrais pas d'inconvénient à verser une partie de mon salaire à une université (j'ai été formée par ELLE). PS: pas de provocation. Mais je n'aime pas quand on joue avec le langage ! J'ai une formation en logique, en histoire des sciences (un peu en économie) et parfois j'ai l'impression de n'avoir aucun point commun avec les nouveaux philosophes analytiques. Voilà mon drame !!! Non, bien-sûr, il faut continuer...mais avec moins de dogmatisme SVP.
Je voudrais répondre rapidement aux objections qui m’ont été faites alors que je récitais mon Kant.
Il me semble clair que seuls des principes sont universalisables. Une conduite spécifique, comme faire la grève, qui n’a véritablement de sens que dans le cadre des relations salariales, ne peut pas faire l’objet d’une question sur les conséquences de son universalisation.
Si un enfant de sept ans peut résoudre les questions morales, c’est que, en raisonnant sur les cas qui lui sont posés, il peut abstraire le principe moral impliqué et juger s’il est universalisable. Il peut répondre à la question de savoir s’il est bien de se gaver de confiture en vertu du principe que puisque c’est bon il ne faut pas s’en priver.
Si Kant condamne la masturbation c’est en application d’un principe (se traiter comme un objet et non comme une personne). Cela fait sourire de nos jours, cependant personne n’avoue volontiers ce genre de conduite. C’est qu’après les principes qui valent universellement pour tout être raisonnable selon Kant, il y a les valeurs qui appartiennent à un temps et une société. Nous ne mettons pas sur le même plan, comme Kant, la masturbation et le suicide (il me semble qu’il juge même la masturbation plus grave) parce que nous n’avons pas les mêmes valeurs.
Réponse à LEMOINE :
Il y a du vrai et du faux dans ce que vous dites. Effectivement le principe d'universalisation ne s'applique pas à des actions. Mais il ne s'applique pas non plus à des principes, comme vous l'écrivez. Le principe d'universalisation s'applique aux maximes des actions.
Regardons la formulation que donne Kant du principe dans les Fondements : "Agis comme si la maxime de ton action devait devenir par ta volonté une loi universelle de la nature."
Ainsi dans l'exemple de la promesse, la maxime est, selon Kant, "je crois manquer d'argent, j'emprunte et promet de payer même si je sais que je ne le ferai jamais". Pour la grève, on pourrait formuler un analogue, "quand mes droits en tant que salariés sont attaqués, je fais la grève". Le principe d'universalisation peut donc très bien être appliqué directement à la grève (ainsi qu'à la masturbation).
Dans votre commentaire, vous semblez suggérer que le principe d'universalisation ne s'applique pas à des maximes mais à des "principes" (?). Et vous semblez penser que le principe "se traiter comme un objet et non comme une personne" est un des principes que permet de découvrir la principe d'universalisation. C'est faux ! Selon Kant, ce n'est pas là un des principes que permettrait de valider le principe d'universalisation (qui lui serait supérieur), c'est le même principe, formulé autrement :
"Le principe : agis à l'égard de tout être raisonnable (toi-même comme d'autres) de telle sorte que cet être vaille en même temps dans ta maxime comme fin en soi, est donc en son fond équivalent à cet autre : agis selon une maxime qui puisse en même temps valoir par elle-même universellement, pour tout être raisonnable."
On a donc deux principes : A) Principe d'universalisation B) Principe : traite tout être raisonnable comme une fin en soi, et une proposition : C) A = B
Or, si l'on prend votre lecture de Kant, vous proposez la chose suivante : D) A ne s'applique pas au cas de la masturbation E) B s'applique au cas de la masturbation
Or, selon Kant, C) A = B Ce qui entraîne une contradiction évidente. Et donc, j'en déduis que votre interprétation de Kant est erronnée.
De même je ne pense pas que Kant considérait son interdiction de la masturbation de façon aussi relativiste, en pensant qu'il s'agissait juste là d'une valeur "de son temps".
Sauf si Kant dit des choses dont les conséquences sont contradictoires! Si Kant donne deux principes et dit que leur application donne des résultats co-extensifs (tout ce qui est moralement bon selon l'un est moralement bon selon l'autre), il est fort possible qu'on trouve certains cas dans lesquels ils ne le sont pas.
Dire des choses contradictoires, cela arrive même aux meilleurs, cf. la première théorie des nombres de Frege!
Lemoine ne dit pas que Kant relativise la valeur de la masturbation, mais suggère précisément de se distancer de Kant sur ce point et de la traiter comme relative.
Aïe, en fait j'ai été injuste avec LEMOINE, j'ai mal interprété une de ses phrases : ce qu'il voulait dire était que Kant n'appliquait pas le double principe (universalisation/fin en soi) directement au cas de la masturbation mais au principe (=maxime) de l'action masturbatoire qui serait selon lui : "s'utiliser comme objet et non comme fin en soi". Ce que j'accorde tout à fait sauf sur ce dernier point.
Je ne pense pas pourtant que l'on puisse considérer cela comme la maxime de l'action de se masturber, car elle pourrait s'appliquer à de très nombreuses autres actions. Or, les exemples de maximes d'action que j'ai trouvé jusque là me semblent plus spécifiques. Exemples dans les fondements :
Donc je pense que le principe pourrait selon Kant être considéré comme applicable à une maxime du genre : "je crois être injustement traité dans mon travail, je fais grève" (comparez à la maxime sur les promesses).
Telle quelle cette maxime me semble parfaitement universalisable - ce qui signifierait que les kantiens peuvent faire grève. Mais si l'on considère la façon dont Kant himself traite le cas de la promesse (c'est-à-dire apparemment en faisant sauter les conditions particulières de l'action dans l'universalisation pour ne considérer que l'acte en lui-même) et qu'on l'applique au cas de la grève, alors... je retombe sur ma position initiale.
Vous me direz que c'est parce que c'est un peu le foutoir dans la philosophie morale de Kant - je dirai "tout à fait".
Effectivement, le principe d'universalisation s'applique aux maximes. (j'aurais dû respecter le vocabulaire de Kant).
Je ne vois pas de contradiction chez Kant mais, il me semble, plutôt une réflexion en plusieurs niveaux qui tempère le rigorisme du fondement. Ses idées sur l'éducation étaient très mesurées et réalistes et reposaient une réelle expérience. Il devait être un pédagogue bienveillant et ouvert.De même avec ses amis et avec les femmes, il paraît avoir eu l'esprit assez large.
Peut-on considérer les syndicats comme des "tutelles" pour leurs adhérents, pour "la base" ?
Et donc produire la question suivante : les grévistes sont-ils "éclairés" ?
L'idée kantienne qu'être "éclairé" c'est penser par soi-même, et ne pas l'être s'appuyer sur l'autorité d'autrui, est attrayante parce qu'elle fournit un critère qu'on peut (du moins à première vue) appliquer sans faire d'hypothèse sur ce qui est vrai ou faux. (En épistémologie contemporaine, on dirait un critère "internaliste"). Et un critère simple, avec ça.
Mais malheureusement cette idée est fausse. Le fait d'être éclairé ne dépend pas tant du fait de raisonner par soi-même que du fait de bien raisonner. On peut penser par soi-même et être obscurantiste, ou penser comme autrui et être éclairé. Ainsi, si les syndicats ont de bonnes raisons, il est éclairé de les suivre; si non, non.
L'idée kantienne serait tenable si le fait de penser par soi-même était nécessaire et suffisant pour bien raisonner, mais ce n'est pas le cas. C'est triste mais c'est comme ça!
je serai moins dur avec Kant, que je ne connais pas d'ailleurs, mais cette remarque m'amène à réagir à partir de ma discipline. Il me semble qu'il y a précisemment une différence entre suivre un syndicat parce que l'on s'accorde avec ses énoncés et le suivre parce qu'il constitue une autorité crédible. Par contre, il me semble vrai que bien souvent, quand on est pas kant, on a besoin des autres pour avoir des idées. Sans les syndicats, nombre d'ouvrier n'auraient jamais compris certains problèmes qu'ils vivaient. Ceci dit, cela ne signifie pas qu'une fois ces problèmes énoncés, ils ne pouvaient pas dire si les énoncés des syndicats s'accordaient ou non à leur expérience. Pour le dire simplement, valider par soi-même les énoncés produits par d'autre (ou par soi) est une condition non pas suffisante mais nécessaire pour être éclairé. Cela peut paraître être un sophisme (on ne peut pas être éclairé si on ne réfléchit pas) mais je ne le crois pas: Pour faire plaisir à Laurence et remettre un peu de politique là dedans, il me semble que ce genre de position évite de tomber soit dans une critique radicale de toute forme "d'avant garde" (car quoi qu'en disent les libéraux purs sucre, on a rarement vu des mouvements sociaux pousser tous seuls, ne serait-ce que parce que les gens ont d'autre choses à faire de leur vie) soit dans leur vénération marxiste-léniniste ou le peuple est éclairé par le parti, plutôt comme on éclaire une pièce que comme on allume une ampoule.
Julien: il me semble que chez Kant "penser par soi-même" est quelque chose qui doit être appris par autrui (cf entre autres, si ma mémoire est exacte, l'"annonce concernant les cours du semestre 1767-1768": Kant y fait la distinction entre apprendre à philosopher et apprendre la philosophie); dans ces conditions, penser par soi-même est rendu possible par l'apprentissage, entre autres, de normes logiques qui garantiront qu'on raisonne bien; mais c'est clair qu'on ne raisonne pas bien du seul fait qu'on ne reprend pas les préjugés collectifs. On pourrait même dire qu'on parvient d'autant mieux à se distancier des sophisms répandus qu'on a appris avec d'autres à raisonner bien par soi-même.
S'il est immoral de faire grève, parce que ce ne serait pas universalisable, le caractère temporaire de la grève étant nié par l'analyse kantienne, en quoi serait il moral de manger ? Si nous faisons de l'acte de manger une loi universelle de la nature, nous mangeons en permanence et nous ne pouvons plus dès lors nous procurer de quoi manger, ce qui est contradictoire. Il serait donc immoral de manger.
Pour éviter ce genre d'absurdité, il faut tenir compte de la seconde formulation de l'impératif catégorique, principe selon lequel tu dois traiter toute personne humaine, y compris toi-même, comme une fin et non comme un simple moyen. Il serait alors immoral de se donner pour maxime de ne pas manger, car alors je ne ferais plus de mon existence une fin en soi mais un moyen pour préserver l'idée de ma moralité, à tel point que j'en perdrai systématiquement la vie.
De même, si ton employeur te traite comme un esclave, se conduit avec toi comme un seigneur vis-à-vis de son serf, auquel on assure le gîte et le couvert uniquement pour que sa force de travail se reconstitue, si donc ta dignité est méprisée, tenue pour quantité négligeable, au nom des impératifs supérieurs du Marché ou de je ne sais quelle puissance théologico-politique et qu'alors, tu continues de travailler comme si de rien était, tu traites ta propre personne comme une simple chose. Il est donc clairement immoral de ne pas au moins faire grève lorsque d'une façon ou d'une autre, une condition de travail est décidée et imposée à un travailleur sans concertation avec lui, ce qui il est vrai se produit souvent dans un système capitaliste.
Par ailleurs, la question qui se pose ici est celle du droit (de grève ou d'imposer le travail) plutôt que du devoir moral, le droit étant bien défini par Kant comme une autorisation à contraindre (en l'occurrence à contraindre l'employeur à "négocier" ou l'employé à ne pas quitter son travail). Or une autorisation à contraindre n'est possible du point de vue de la raison pratique, c'est-à-dire de la justice, que dans la mesure où elle est compatible avec la liberté de tous au regard d'une loi universelle. En imposant au salarié des conditions de travail telles qu'il n'a plus la liberté de se soustraire à l'emprise de son employeur (en le salariant par exemple a minima de telle façon qu'il devienne toujours plus dépendant de son employeur), traité alors au même rang qu'une simple machine, la subordination consentie par contrat devient nulle et non avenue. Elle est équivalente à la soumission à une volonté extérieure usant de force.
En revanche, en contraignant l'employeur (et ses contremaîtres, en l'occurrence l'Etat libéral) à tenir compte de la volonté de l'employé dans le cadre d'une concertation entre égaux, l'exercice du droit de grève permet justement de rétablir l'ordre juridique que le contrat salarial avait posé à titre d'accord entre libertés égales. Sachant cependant que par la relation de dépendance qu'il crée, le principe du salariat, proche à bien des égards du servage, tend par nature à ne pas respecter la justice.
Voir sur ce sujet le paragraphe 30 de la Doctrine du Droit.
Pour qu'une action soit morale, il faut et il suffit que cette action soit conforme a une Maxime morale. (La Maxime peut être érigée en loi universelle).
Or une action ne peut pas être conforme à une Maxime morale si elle produit des effets qui lui sont contradictoires. On ne peut pas mentir par Amour de la Vérité. On ne peut pas être injuste par Amour de la Justice.
Cette condition de la conformité de l'action à une Maxime est nécessaire mais non suffisante. Une action peut produire des effets conformes à une Maxime morale sans que l'action soit morale : la moralité requiert l'engagement entier de l'intention du sujet moral. Il ne suffit pas de parler vrai pour agir par Amour de la Vérité, encore faut-il le faire dans l'intention assumée de respecter la Vérité, dans l'amour sincère de la Vérité. Le faire par hasard ou par accident n'est pas spécialement moral.
Prenons le cas des grévistes.
Un gréviste qui fait grève pour protéger ses intérêts personnels sans même se poser la question de la Justice ou de l'Injustice de son action (c'est-à-dire du tort que ses revendications pourront causer à autrui, comme par exemple le fait de les faire cotiser plus longtemps pour leur retraite) accomplit une action immorale : l'égoïsme ne peut pas être érigé en loi universelle du Règne des Fins.
Un gréviste qui fait grève par Amour sincère de la Justice accomplit peut-être une action morale. Mais si la conséquence de ses revendications est un surcroît d'injustice plutôt qu'un surcroît de justice (contrairement à son intention sincère), alors on ne pourra jamais dire de la grève qu'elle est conforme à une Maxime morale d'Amour de la Justice. Si nous pouvions donc déterminer sans doute possible que les revendications des grévistes sont justes, alors il y aurait des chances pour que leur action soit morale. Si leurs revendications sont injustes, alors leur action ne pourra jamais être appelée morale.
Bien malin qui peut dire aujourd'hui si les revendications des grévistes sont Justes dans l'absolu. Pour les uns il est juste qu'ils cotisent 37,5 ans plutôt que 40 du fait de la nature de leur travail, pour les autres non. La réponse fait débat et n'est pas en tout cas indiscutablement objective.On peut avoir une opinion à ce sujet, mais pas un vrai savoir. Nous sommes dans une zone grise où la morale ne nous est d'aucun secours. C'est pourquoi le problème de la grève est politique et non pas moral : c'est un problème qui relève de l'art de trouver un compromis acceptable par le plus grand nombre, et non pas un problème de bien ou de mal, et qui ne doit donc pas être posé en ces termes. Le poser en ces termes aboutit d'ailleurs à galvauder la Morale.
La raison pratique peut beaucoup mais ne peut pas tout.Il existe un noyau d'évidence morale où la raison pratique décrète de infailliblement le bien et le mal (par exemple, la question des atteintes à la dignité humaine en général). Ce problème n'en fait pas pour moi partie!
Bonsoir,
La première remarque de Philalethe me paraît très importante et je souhaiterais apporter de l’eau à son moulin. Il (ou elle ?) dit que la question de la grève doit se poser dans le cadre de sa philosophie politique et aucunement dans le cadre de sa philosophie morale. L’expression « philosophie politique » chez Kant est peut-être imprécise parce qu’il s’agit plutôt d’une réflexion sur les fondements du droit. Passons.
A) Sur les mouvements du peuple dans une république :
Son essai « Sur l’expression courante : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien » (1793) me paraît à ce point de vue déterminant. Après avoir rappelé que les 3 principes a priori de la condition civile sont : la liberté, l’égalité et l’indépendance des citoyens, Kant écrit dans un corollaire très fameux : « Toute opposition au pouvoir législatif suprême, toute révolte destinée à traduire en actes le mécontentement des sujets, tout soulèvement qui éclate en rébellion est, dans une république, le crime le plus grave et le condamnable, car il en ruine le fondement même. En voici la raison : c’est que dans une constitution civile déjà existante le peuple n’a plus le droit de continuer à statuer sur la façon dont cette constitution doit être gouvernée. Car, supposé qu’il en ait le droit, et justement le droit de s’opposer à la décision du chef réel de l’État, qui doit décider de quel côté est le droit ? » 1. Si la forme du régime est une république, 2. Si la république désigne un gouvernement qui exerce le pouvoir délégué par le peuple souverain dans le cadre d’une constitution civile et conformément à cette constitution civile, 3. Si le peuple s’oppose à ce gouvernement par un soulèvement, 4. Si le motif de ce soulèvement est la volonté d’appliquer une autre politique gouvernementale, 5. Alors le peuple détenteur du pouvoir législatif et le gouvernement détenteur de l’exercice de ce pouvoir ont la volonté d’exercer leur autorité. 6. C’est la raison pour laquelle il y a un conflit de légitimité. 7. Or, puisqu’il n’y a aucune autre source juridique dans une république, il n’est pas possible de déterminer laquelle dispose de la plus grande autorité. Il l’écrit lui-même, trancher entre les deux revient à admettre qu’il y a un « chef au-dessus du chef », ce qui est contradictoire. Kant s’oppose aux rébellions par commodité plus que par souci rationnel. Car, des prémisses de son raisonnement, on ne peut pas conclure que le peuple doit se soumettre aux décisions du gouvernement. Nous sommes, me semble-t-il, en pleine « antinomie juridique ».
B) La Révolution comme exception :
La question qui se pose est évidemment (et cet aspect a été évoqué durant votre discussion) : si Kant a tranché en faveur de la condamnation des mouvements du peuple, comment peut-il tolérer, voire admirer la Révolution française ? La réponse se trouve dans Le Conflit des facultés, classé dans les Opuscules sur l’histoire : « Peu importe si la révolution d’un peuple plein d’esprit, que nous avons vue s’effectuer nos jours, réussit ou échoue, peu importe si elle accumule misère et atrocités au poins qu’un homme sensé qui la referait avec l’espoir de la mener à bien ne se résoudrait jamais néanmoins à tenter l’expérience à ce prix –cette révolution, dis-je, trouve quand même dans les esprits de tous les spectateurs » une sympathie d’aspiration qui frise l’enthousiasme et dont la manifestation même comportait un danger ; cette sympathie par conséquent ne peut avoir d’autre cause qu’une disposition morale du genre humain. « Cette cause morale qui intervient est double : d’abord c’est celle du droit qu’a un peuple de ne pas être empêché par d’autres puissances de se donner une constitution politique à son gré ; deuxièmement, c’est celle de la fin (qui est aussi un devoir) : seule est en son conforme au droit et moralement bonne la constitution d’un peuple qui est propre à sa nature à éviter selon des principes la guerre offensive” et qui assurent de ce fait négativement le progrès du genre humain, malgré tout son infirmité, en lui garantissant que, du moins, il ne sera pas entravé dans son progrès. » » 1. Une remarque sur le ton et le style : l’admiration de Kant pour la Révolution française est tout à fait extraordinaire. C’est peut-être l’un des textes où il perd le plus son sang-froid. Il est à la limite du confus, dans certains passages. En outre, il est très radical, presque inconséquent : « peu importe” misères et atrocités”» Si quelqu’un a vu l’opéra Dialogue des Carmélites de Poulenc ou lu le texte de Bernanos, alors il sera certainement choqué, voire plus, par les propos de Kant. 2. Si un peuple est soumis à une puissance ou en état d’hétéronomie, 3. Si être en état d’autonomie est être un peuple sans constitution civile et politique, 4. S’il entreprend un mouvement accompagné de violences pour accéder à l’autonomie, 5. Alors son action est légitime. La Révolution est distincte des mouvements sociaux, des grèves et de toutes les autres formes de révolte populaire parce qu’elle consiste en une tentative, pour un peuple, de se doter d’une constitution.
C) La grève contre la loi Pécresse et Kant :
1. Dans le premier texte, Kant condamne les mouvements populaires parce qu’ils entrent en conflit avec l’autorité du gouvernement. Or, la grève étudiante que nous subissons est très floue. D’une part, elle s’oppose à un texte qui a été voté par le Parlement. Le Parlement étant l’organe législatif mandaté par le peuple, alors nous aboutissons à un conflit entre le législatif et le législatif. Cet aspect n’a pas été envisagé par le texte de Kant que j’ai cité. Toutefois, je pense qu’il m’accorderait qu’il s’agit d’une belle « antinomie juridique ». D’autre part, la grève étudiante est manifestement motivée par un rejet du gouvernement : par exemple, la crainte de la privatisation ne trouve aucun fondement dans les textes de la loi Pécresse (et Mme la Ministre l’a rappelé dans son discours d’apaisement adressé aux étudiants disponible sur le site du ministère de l’Enseignement supérieur), mais « privatiser » est une action que l’on reproche à la politique de M. Sarkozy. Pour ces deux raisons, je pense que Kant aurait condamné la grève étudiante. 2. Certains pourraient objecter à Kant que la manifestation des étudiants a des raisons d’être : améliorer la vie des étudiants” Mais la démocratisation ou les raisons sociales ne sont pas suffisantes. En effet, le cadre républicain est suffisant, selon Kant, pour accorder au peuple tout ce dont il a besoin pour son progrès, et pour assurer la liberté, l’égalité et l’indépendance des citoyens. La démocratie n’est pas une raison suffisante et légitime pour se révolter, selon Kant. Quelqu’un dira-t-il que nous ne sommes pas dans une République ?
Königsberg
Une action peut produire des effets conformes à une Maxime morale sans que l'action soit morale : la moralité requiert l'engagement entier de l'intention du sujet moral.
(...)
Un gréviste qui fait grève par Amour sincère de la Justice accomplit peut-être une action morale. Mais si la conséquence de ses revendications est un surcroît d'injustice plutôt qu'un surcroît de justice (contrairement à son intention sincère), alors on ne pourra jamais dire de la grève qu'elle est conforme à une Maxime morale d'Amour de la Justice.
Hervé
Excusez-moi, mais là je ne comprends pas. Si vous adoptez un point de vue kantien, comment pouvez-vous soutenir que "la moralité requiert l'engagement entier de l'intention du sujet moral" et affirmer quelques lignes plus loin que la valeur morale d'une action est liée à ses _conséquences_ malgré l'"intention sincère" du sujet ?
allez faire un tour sur: http://bernat.blog.lemonde.fr/2007/11/18/analytic-art-of-bullshitting-2/
Bernat-Winter, vous êtes pathétique, n'avez-vous donc pas d'autre moyen de vous rendre intéressant ?
Merci à tous pour vos commentaires détaillés, il y a beaucoup de choses intéressantes, et bien sûr j'aurais beaucoup de choses à dire. J'ai peu de temps en ce moment, mais j'espère avoir l'occasion de venir participer un peu sous peu!
Bonsoir Hervé,
Voici mon point de vue :
Une action A est morale ssi les conditions 1 et 2 ci-dessous sont remplies :
1. A est conforme à une maxime morale M
1.1. La maxime M est morale ssi on peut vouloir ériger M en loi universelle
1.2. A est conforme à M ssi « non A » implique « non M »
2. A est perpétrée par pur respect de la maxime M, indépendamment des conséquences de A
Quand on cherche à déterminer la moralité d’une action, l’item 1.2 ci-dessus exige qu’on en ait une connaissance adéquate : il faut savoir avec clarté de quoi on parle pour savoir si A est conforme à M (c'est-à-dire si « non A » implique « non M »). Je pense que cette connaissance peut inclure la notion d’effets escomptés, lorsque l’action n’est pas d’elle-même suffisamment explicite. En revanche, les effets de A ne jouent jamais dans la détermination de la moralité de l’action :
Si il existe M morale, telle que A conforme à M, alors il faut A : les conséquences de A ne jouent pas dans le devoir que nous avons tous de faire A, seule la conformité à M joue.
Si je prends quelques exemples d’Actions et de Maximes supposées :
Ex.1 : « Je mens par Amour pour la Vérité » Action : Mentir Maxime annoncée : l’Amour de la Vérité Moralité de la Maxime : Oui, on peut vouloir que l’Amour de la Vérité soit une loi universelle Conformité de A à M : Dire la vérité porte-t-il atteinte à l’Amour de la vérité ? Non
L’action est immorale
Ex.2 : « Je condamne la torture car la Dignité Humaine ne doit pas être violée » Action : Condamner la torture Maxime annoncée : la protection de la Dignité Humaine Moralité de la Maxime : Oui, on peut vouloir que l’Inviolabilité de la dignité humaine soit une loi universelle Conformité de A à M : ne pas condamner la torture viole-t-il la dignité humaine ? Oui
Reste à savoir si je condamne la torture par pur respect de la dignité humaine pour savoir si mon action est morale. La moindre once d’hétérogénéité dans ma visée pollue la moralité de mon action.
Ex.3 : « Je trafique de la drogue pour mon bénéfice personnel» Action : trafiquer de la drogue Maxime annoncée : M’enrichir Moralité de la Maxime : Non, on ne peut pas vouloir que mon bénéfice personnel au détriment d’autrui soit une loi universelle
L’action est immorale
Ex.4 : « Je revendique de cotiser 37.5 ans au lieu de 40 par amour de la Justice Action : Revendiquer 37.5 ans de cotisation Maxime annoncée : l’Amour de la Justice Moralité de la Maxime : Oui, on peut vouloir que l’Amour de la Justice soit une loi universelle Conformité de A à M : Si je cotise 40 ans, la justice est-elle baffouée
Je ne sais pas ! le problème est indécidable dans le champ moral. Il relève de la politique.
Je ne sais pas franchement si Kant serait d’accord avec ça. C’est sûr en tout cas que ce n’est pas une transcription directe de sa pensée. Je pense à tout le moins que le profane que je suis est d’un kantisme bien hétérodoxe, si kantien je suis vraiment !
Merci de votre réponse.
K
Une action A est morale ssi les conditions 1 et 2 ci-dessous sont remplies :
1. A est conforme à une maxime morale M
1.1. La maxime M est morale ssi on peut vouloir ériger M en loi universelle
1.2. A est conforme à M ssi « non A » implique « non M »
2. A est perpétrée par pur respect de la maxime M, indépendamment des conséquences de A
Quand on cherche à déterminer la moralité d’une action, l’item 1.2 ci-dessus exige qu’on en ait une connaissance adéquate : il faut savoir avec clarté de quoi on parle pour savoir si A est conforme à M (c'est-à-dire si « non A » implique « non M »). Je pense que cette connaissance peut inclure la notion d’effets escomptés, lorsque l’action n’est pas d’elle-même suffisamment explicite.
H C'est cette inclusion de la "notion d'effets escomptés" que je ne comprends pas si on la rapporte à 2. Pourriez-vous donner un exemple d'action qui "n'est pas d'elle-même suffisamment explicite" ?
Et bien Hervé je dirais par exemple l'action "faire grève" tout court. Ca ne me semble pas assez explicite pour savoir à quelle Maxime on pourrait potentiellement la rattacher. Si quelqu'un me demande, "faire la grève est-il moral" le jeu devient pour moi "cherchez la Maxime de l'action". L'Action "Faire grève" tout court ne permet pas de savoir quelle est la Maxime à laquelle on peut potentiellement rattacher l'action.
"Faire grève pour cotiser 37.5 ans au lieu de 40, car cela est Justice" donne par contre quelque chose à se mettre sous la dent ! On peut au mieux définir la Maxime qui guide l'action, voir si la Maxime en soi est vraiment morale, voir l'action est bien conforme à la Maxime, puis voir enfin si la détermination de l'action est vraiment pure ou pas (pur respect de la Justice versus mon intérêt à côtiser moins longtemps).
Oulah... Ca discute dur, ici. Désolé de ne pas pouvoir participer pour le moment. Je reviendrai dès que possible. (En attendant je vais passer mon week-end à programmer des boucles sous Python...)
coucou, article très intéresant :) je me demandais ce quet u voulais indiquer dans cette précision : c'est-a -dire etre valables pour la volonte de chaque individu... A+
(JD: Je suppose que "florian" (qui n'est pas Florian Cova, mais Florian Lavoux) ne poste ce commentaire que pour avoir un lien vers son site. Ce n'est pas la première fois qu'il essaie, et j'ai donc supprimé ce lien comme les fois précédentes. Si ce n'est pas le cas, Florian, je te laisse préciser ta question.)
Et bien, mon alter ego n'a qu'à préciser (sans mettre de lien) s'il veut que je réponde à sa question.