La France est en crise ! Dans ces périodes obscures où l’on ne sait plus à quel saint se vouer, ou notre existence en voie de nihilisation se réduit au seul « être-pour-la-crise » et où la guerre civile menace, c’est bien le rôle du philosophe que de brandir la lumière de la Vérité pour guider, tel un phare, les masses vers le Salut, en leur donnant de quoi « s’orienter dans la pensée ».

Pour aujourd’hui, donc, une grande question d’actualité : « faut-il faire grève ou pas ? ». Question angoissante à laquelle je répondrai en invoquant les mânes de l’un des plus respectables philosophes de l’histoire de la philosophie, Emmanuel Kant, dernier rempart contre le complot libéraliste-anglo-saxon, orchestré déjà depuis plusieurs siècles sous l’égide des infâmes Locke et Hume.

Je prouverai en effet la chose suivante : d’après Kant, il est immoral de faire grève. Démonstration !

1) Prélude kantien

Rappelons brièvement les principales thèses kantiennes, sur lesquelles nous allons fonder notre démonstration :

  • Pour Kant, un système moral s’énonce sous forme de lois : la morale, c’est la loi morale, ou plutôt, un ensemble de lois (maximes), qui s’énoncent sous la forme : « il faut X », « il ne faut pas X », où X désigne un certain type d’action.
  • La morale est quelque chose d’objectif (elle est fondée sur des « principes objectifs » - Critique de la Raison Pratique, §1), ce qui revient à dire que les lois morales ont une valeur de vérité. De ce fait, elles sont valables pour tous, et ne varient pas en fonction des sujets (sinon, elles seraient « subjectives »). Elles sont donc « universalisables » : c’est-à-dire qu’elles doivent valoir pour tous (c’est-à-dire être valables pour la volonté de chaque individu).
  • De ce fait, si par définition une loi morale doit pouvoir valoir pour tous, une loi qui devient contradictoire si elle universalisée (nous reviendrons plus en détails sur ce terme plus tard) n’est donc pas une véritable maxime. La morale kantienne nous fournit ainsi un critère permettant de décider de ce qui est immoral et de ce qui ne l’est pas.

2) Le cas des promesses

Pour ne pas nous tromper dans notre application du critère kantien, regardons de plus près comment Kant lui-même applique ce critère à un cas : celui du mensonge (cf. Fondements de la Métaphysique des Mœurs, Section II).

Kant prend l’exemple d’un homme qui, pour emprunter de l’argent, fait une promesse qu’il ne compte pas tenir (= rendre cet argent). Est-ce bien ? Lisons ce que nous dit Kant :

« Qu’en serait-il si ma maxime devenait une loi universelle ? Je vois alors immédiatement qu’elle ne pourrait jamais valoir comme loi universelle et s’accorder avec elle-même et qu’elle tomberait nécessairement dans la contradiction. Car l’universalité d’une loi d’après laquelle chacun, lorsqu’il se croit dans la misère, pourrait faire une promesse quelconque avec l’attention de ne pas la tenir, rendrait impossible la promesse et la fin qu’on y associe, en ce que personne ne croirait plus ce qu’on lui promet et rirait de tels propos comme d’une vaine allégation. » (traduction Ole Hansen-Love, Hatier)

Reprenons donc : pour tester la valeur d’une maxime, il faut « l’universaliser ». Pour « universaliser » une maxime L de la forme « je fais X », il faut concevoir/imaginer un monde parallèle M où à tout moment t du temps, tout individu i fait X (ici : « tout individu qui fait une promesse la fait sans avoir l’intention de la tenir »). Retenons bien cette condition : « à tout moment t du temps ». En effet, il ne suffit pas de dire que tous les individus font X pour universaliser une maxime, car dans ce cas, on pourrait très bien imaginer un monde où, à un moment précis, tous les individus qui font une promesse la font sans l’intention de la tenir (une situation de crise) mais où avant et après ce moment les gens tiennent leur promesses. Et ce monde ne suffit pas à « rendre impossible la promesse ». Kant imagine donc bien un monde où tous les individus passent leur temps à mentir.

C’est donc de cette façon que l’on universalise une maxime. Maintenant, comment détermine-t-on si une maxime est universalisable ou pas ? Elle l’est si l’action X qu’elle prescrit est encore faisable dans le monde M où elle est universalisée. Mais justement, dans un monde où personne ne tient sa promesse, il est selon Kant impossible de faire une promesse pour ne pas la tenir, puisque manque dans un tel monde la confiance qui est une des conditions de l’action « promesse ».

Appliquons donc maintenant cette même méthode à la maxime « faire la grève ».

3) Le cas de la grève

Imaginons maintenant un cas où tout le monde fait tout le temps la grève (où la grève est « comme une loi de la nature »). De ce fait, dans ce monde, personne ne travaille jamais. Mais la grève consiste justement à s’arrêter (temporairement) de travailler. Or, comment s’arrêter de travailler dans un monde où personne ne travaille jamais ? C’est logiquement impossible. D’après le critère kantien, faire la grève n’est donc pas un acte universalisable – c’est donc un acte immoral !

On dira alors que si B est une bonne cause, alors faire la grève pour la cause B dans les cas où B est menacée est un acte universalisable. Car même en imaginant un monde où tout le monde fait grève dès que B est menacée, cela ne signifie pas que tout le monde y fasse grève tout le temps (car B n’est pas forcément tout le temps menacée). Mais ce monde est contradictoire tout de même, car si tout le monde fait grève pour défendre B, alors la grève n’a plus de sens puisqu’elle est un moyen de pression contre des gens qui ne défendent pas B. Donc…

Il ne faut pas faire grève. Mais peut-on au moins soutenir les grévistes ? Non ! Car dans un monde où tout le monde soutiendrait les grévistes, la grève n’aurait plus de sens puisque tout le monde serait d’accord, et donc…

Ce qu’il faut en conclure, c’est donc qu’il est contradictoire d’être kantien et de faire la grève ou de soutenir les grévistes.