On dit que le verbe "savoir" est factif parce qu'il a deux propriétés:

  • "S sait que p" implique "p". Si Pierre sait qu'il pleut, alors il pleut.
  • "S ne sait pas que p" présuppose "p". Lorsqu'on affirme "Pierre ne sait pas qu'il pleut", on présuppose qu'il pleut.

Certains verbes ont la première mais pas la seconde (prouver, par ex). Les linguistes emploient plutôt "factif" pour désigner les verbes qui ont les deux, les philosophes l'emploient en un sens plus large, qui inclut ceux qui n'ont que la première.

Sauf erreur de ma part, c'est Zeno Vendler qui a introduit le terme "factif" pour désigner ces verbes. Zeno Vendler avait noté ces phénomènes et quelques autres qui semblent liés, comme le "changement doxastique" (doxastic shift: la dissymétrie entre "il sait ce que tu dis" et "il croit ce que tu dis"). Pour les expliquer, il a fait l'hypothèse que des verbes comme savoir expriment des relations à des faits, tandis que des verbes comme croire expriment des relations à des propositions. (L'hypothèse est discutée et rejetée par Williamson, dans le chapitre 1 de Knowledge and its limits (2000) qui est traduit par P. Egré dans le recueil que P. Engel et moi avons édité.)

Si un verbe d'attitude propositionnelle exprime une relation entre un sujet et un fait, et si il existe sous une forme objectuelle (e.g. "voir que p"/"voir x"), on devrait s'attendre à ce qu'on puisse le combiner avec le fait que. Mais justement, les verbes "factifs" typiques ne se combinent pas avec "le fait que"! Voyez:

  • ??Jean connaît le fait que tu es rentré.
  • ??Sophie voit le fait que le soleil se lève.
  • ??Arthur entend le fait que les ouvriers sont de retour.

(Notez que tous ces verbes ont bien une construction objectuelle: il connaît l'histoire, elle voit le lever du soleil, il entend le bruit des ouvriers, etc.)

D'autres verbes acceptent cette construction, mais ils ne sont pas à mon avis factifs:

  • Il regrette/déplore/accepte que tu sois venue.
  • Il regrette/déplore/accepte le fait que tu sois venue.

(regrette et déplore peuvent sembler factifs, mais ne le sont pas. Cf: Il regrette que Bertrand ne soit pas venu à la soirée. Mais à son insu, Bertrand était bel et bien là, déguisé. Le subjonctif est à mon avis un indice supplémentaire.) Je me demande si cette construction a pour effet, avec ces verbes, de les rendre "factifs".

D'autres verbes ne sont pas factifs, et n'acceptent pas la construction:

  • Il souhaite/espère ta venue. Il souhaite/espère que tu viennes.
  • ??Il souhaite/espère le fait que tu viennes.
  • ??Il souhaitait le fait que tu sois venue/que tu viennes.

(Le fait que ces objets soient futurs par rapport à l'attitude interdit-il qu'on les transforme en factifs?)

Il y a néanmoins un cas au moins de factif qui accepte la construction:

  • Les données démontrent que la théorie est fausse / la fausseté de la théorie.
  • Les données démontrent le fait que la théorie est fausse.

Bref, tout cela suggère que ou bien les verbes dit "factifs" ne désignent pas des relations à des faits, ou bien que l'expression "le fait que" ne désigne pas des faits! Les règles qui gouvernent l'usage de cette dernière restent entièrement mystérieuses, du moins pour moi. Il faudrait explorer les autres verbes, et à voir ce qu'il en est dans d'autres langues. A commencer par l'italien et l'espagnol, qui tout en étant proche du français, différent régulièrement sur les modes des constructions propositionnelles.

Si vous avez des hypothèses ou des remarques sur cette question, elles seront les bienvenues!