Les Anglais sont-ils des rosbifs?
Par julien dutant le mardi 12 juin 2007, 20:07 - Langage - Lien permanent
J'étais la semaine dernière au 5e Barcelona Workshop on Issues in the Theory of Reference. Cette année, l'atelier portait sur les aspects non-vériconditionnels de la signification, et le programme de la conférence était impressionant (les principaux intervenants sont Scott Soames, Mark Richard, Timothy Williamson, Chris Potts, mais il y a eu une vingtaine de conférences en tout, et juste avant le début de l'atelier, Philippe Schlenker a donné une conférence sur la présupposition, voir ici (pdf)). Notez que la plupart des articles sont en ligne!
Le sujet le plus discuté est celui des termes péjoratifs et honorifiques, comme rosbif
pour les Anglais, boche
pour les Allemands, clébard
pour un chien, le vous
de politesse, etc. Une question centrale du débat est: est-ce que les Anglais sont des rosbifs
est vrai?
(Note: avant de poster un commentaire, prière de lire l'avertissement à la fin du billet!)
Les faits de base
Les langues contiennent de nombreux termes qu'on utilise pour exprimer des attitudes positives ou négatives par rapport à des choses ou personnes. Notamment, elles ont un ensemble de termes qui sont utilisés (et à juste titre condamnés) pour insulter des personnes sur la base de leur sexe, leur appartenance à un groupe ethnique, leur orientation sexuelle, ou leur appartenance à telle ou telle communauté. Certains de ces termes sont très blessants, et gênants même si on les cite simplement. Je m'excuse d'avance de le faire ici, et j'utiliserai principalement comme exemple ceux qui ont perdu leur force parce que les sentiments xénophobes auxquels ils étaient associés ont largement disparu, comme "rosbif" pour Anglais ou "rital" pour Italien.
Donc, les termes en question sont par exemple "boche", "chinetoque", "nègre", "bougnoule", "pédé", "gonzesse", "mioche" etc. Leur charge affective ou expressive varie d'un terme à l'autre: elle peut être plus ou moins forte, exprimer plutôt la haine ou plutôt le mépris (cf. "crâne d'oeuf"), et varier au cours du temps ou d'un groupe de locuteurs à un autre. Il arrive en particulier que certaines cibles des termes chosissent de se les approprier en guise de réponse ou revanche ("pédé" par certains homos, "nigga" dans le rap noir américain).
Il y a un certain nombre de faits de base sur lesquels tout le monde est d'accord dans le débat:
- Ceux qui utilisent "rosbifs" veulent faire référence aux anglais par ce mot.
- Il y a un problème avec les assertions comme "il y a beaucoup de rosbifs à Paris", par opposition à "il y a beaucoup d'Anglais à Paris".
- En utilisant "rosbifs" plutôt qu'"Anglais", ces locuteurs ont l'intention d'exprimer quelque chose de négatif à leur égard, comme de l'hostilité ou du mépris.
- Les mots eux-mêmes, comme "rosbif", expriment quelque chose de négatif indépendamment des intentions du locuteur.
- L'inacceptabilité de ces assertions est d'une manière ou d'une autre due aux choses négatives qu'ils expriment.
A propos du point 4: il est basé sur le fait que ces termes sont insultants mêmes s'ils sont contenus dans une négation, un conditionnel ou un verbe mental, par exemple: George Bush n'est pas un rosbif
, ou George Bush pense que les rosbifs sont ses amis
ou s'il reste des rosbifs en Irak, ils risquent être la cible d'attentats
. Toutes ces phrases conservent la force insultante du mot (si vous en doutez, essayez avec des mots moins vieillis, vous verrez), alors même que dans aucune de ces assertions le locuteur n'applique le terme "rosbif" à quiconque.
(Une illustration du fait que la force des termes est indépendantes des intentions du locuteur vient d'être donnée par l'émission de télé-réalité Big Brother anglaise, où "Emily" a été exclue pour avoir appelé "nigger" une autre participante, "Charley", en guise de blague. - Merci à Owen Greenhall pour cette histoire!)
Tout le monde est d'accord sur les points 1-5. Mais la question que posent les péjoratifs est de savoir comment en rendre compte. Un petit tour d'horizon.
La position de Frege, et l'arrière-plan du problème
Dans Sens et référence
, Frege fait une remarque concernant ce genre de terme, à propos de la différence entre (les analogues allemands de) chien
et clébard
. Frege dit que la différence entre ces termes n'est pas une différence de sens, mais une différence de "coloration" ou de "ton".
Frege est bien sûr conscient du fait que la différence entre ces termes tient à leur signification linguistique au sens de ce que les conventions/règles de la langue assignent au termes. En effet, celui qui ne saisit pas qu'il y a une différence entre "chien" et "clébard", et qui ne saisit pas que la différence tient à ce que le second terme exprime quelque chose de péjoratif, celui-là n'a pas bien compris la signification du mot "clébard" en français. Les termes "chien" et "clébard" ne sont pas strictement synonymes.
Ce que Frege veut dire, c'est que la différence entre "chien" et "clébard" ne concerne pas les conditions de vérité de la phrase. Frege a introduit l'idée, devenue standard dans la sémantique contemporaine, que la signification d'une phrase est simplement ses conditions de vérité, c'est-à-dire l'ensemble des situations telles que la phrase est vraie. Par exemple, si je dis "le livre est sur la table", la signification de l'énoncé est donnée par l'ensemble des situations telles que cette phrase est vraie: la situation où le livre est au milieu de la table, celle où il est en haut à gauche, etc. Ainsi, comprendre la signification de "la vaisselle est faite" consiste à comprendre que cette phrase est vraie dans tel et tel états du monde dans lesquels la vaisselle est faite. Les conditions de vérité donnent ensuite les conditions de satisfaction d'ordres ou de questions: par ex, comprendre "fais la vaisselle" consiste à comprendre que l'impératif en question est obéi si et seulement si j'amène l'état du monde à un état ou la vaisselle est faite, etc.
La signification des termes est juste leur contribution au conditions de vérité. Par exemple, "le livre" est un terme qui délivre un certain objet; "... est sur la table" est un terme qui délivre la liste des objets qui est sur la table. (Plus précisément, "... est sur la table" est un terme qui donne "vrai" quand on place dans les "..." un terme qui délivre un objet qui est sur la table.)
Les choses se compliquent un peu chez Frege, parce qu'à partir de Sens et référence
il distingue deux niveaux de conditions de vérité. Chaque terme non-ambigü a un sens et une référence. Les référents sont les choses elles-mêmes: par ex, le livre ou la liste des objets sur la table. Les sens sont ce que connaît le locuteur compétent; ils sont des "modes de présentation" des référents. Il peut se faire que deux termes aient le même référent mais "présentent" celui-ci de différente "façon" (Frege donne l'ex de "l'étoile du matin" et "l'étoile du soir", deux noms de Vénus); de sorte que les locuteurs peuvent connaître le sens de ces mots sans savoir pour autant que "l'étoile du matin est l'étoile du soir" est vrai. (La notion de "mode de présentation" reste caractérisée métaphoriquement chez Frege; on peut essayer de la caractériser plus rigoureusement ainsi: un sens est la méthode ou l'ensemble de méthode par laquelle/lesquelles on peut (toujours ou souvent) savoir, à propos d'un objet quelconque, si le terme s'y applique. Ainsi, pour savoir si qqch est "l'étoile du soir", on regarde le ciel le soir; pour savoir si c'est "l'étoile du matin", on regarde le ciel le matin.)
Mais dans le cas de "chien" et "clébard", Frege soutient qu'il ne peut y avoir ni une différence de sens ni une différence de référence. De même que quelqu'un qui saurait qu'Antoine est un homme non marié, mais se demanderait encore si c'est un "célibataire", n'aurait pas encore compris le sens de "célibataire", de même celui qui sait que Médor est un chien mais se demande encore si c'est un "clébard" n'a pas compris le terme "clébard". Frege conclut qu'il y a certes une différence, mais qu'elle n'est que de ton
ou coloration
; que ces différences sont importantes pour la poésie, mais qu'elle n'affectent pas le contenu de la phrase en termes de vérité ou fausseté (i.e., en d'autres termes, ce que la phrase dit sur le monde). Et il passe à autre chose, laissant la théorie du "ton" ou de la "coloration" en friche.
Les Anglais sont-ils des rosbifs?
Ici, nous pouvons laisser de côté la distinction entre sens et référence. Nous parlerons simplement d' extension: l'extension d'un terme est l'ensemble des choses auxquelles il s'applique. Ainsi, l'extension d' "Anglais" est l'ensemble des Anglais. (Ce terme est vague: les Anglais sont-ils exactement ceux qui sont légalement Anglais? Inclut-il ceux qui sont officiellement écossais mais sont par ex nés en Angleterre? Et ceux qui ont changé de nationalité, ou ont deux passeports? Et ceux qui sont officiellement Anglais mais ne sont pas typiques de cette catégorie, par ex des immigrés récents? Etc. Mais nous pouvons ignorer cela ici, et faire comme s'il désignait un ensemble bien défini de personnes.)
La position de Frege est que les termes "Anglais" et "rosbif" ont la même extension. Il suit que (1) et (2) ont les mêmes conditions de vérité, de même que (3) et (4):
- James Mason est un Anglais.
- James Mason est un rosbif.
- Les Anglais sont des Anglais.
- Les Anglais sont des rosbifs.
Cela veut dire que si (1) est vrai, (2) l'est aussi. Et puisque (3) est une vérité nécessaire, et connue a priori, cela veut dire que (4) est une vérité nécessaire, et connue a priori. Mais si les Anglais sont des rosbifs
est une vérité nécessaire, connue a priori, est-ce que cela n'implique pas que nous devrions l'accepter, et affirmer, avec les xénophobes et les racistes, que les Anglais sont des rosbifs, les juifs des youpins, les Allemands des boches, etc.? Et si ces phrases racistes sont vraies, alors qu'est-ce qui ne va pas chez elles? Ou, autre façon de voir le problème: si elles sont vraies, pourquoi sont-elles insultantes?
Les principales options
On peut distinguer les principales théories des péjoratifs selon leur position sur la vérité ou fausseté de les Anglais sont des rosbifs
.
Théories sémantiques: les Anglais sont des rosbifs
est faux
Une option consiste à dire que la différence de sens entre "Anglais" et "rosbif" est bien une différence de référence. L'idée est que "rosbif" signifie quelque chose comme "Anglais et méprisable parce qu'Anglais". La théorie raciste serait ainsi partie de la référence du terme. (Christopher Hom a défendu une telle position à Barcelone.)
D'après cette théorie, le prédicat "rosbif" ne s'applique en fait à aucun objet existant, parce qu'aucun objet n'est en fait digne de mépris simplement parce qu'Anglais. Du coup, toutes les assertions de la forme "X est un rosbif" sont fausses; et en particulier, "les Anglais sont des rosbifs est faux".
Dans cette théorie, les affirmations racistes sont inacceptables parce que fausses. La théorie a néanmoins des difficultés à rendre compte de l'inacceptabilité des termes dans les négations, etc. (Par ex, si "Georges Bush n'est pas un rosbif" signifie "Georges Bush n'est pas anglais, ou pas méprisable parce qu'anglais", on voit mal pourquoi ce ne sera pas acceptable - en tout cas c'est vrai.) Elle peut aussi impliquer la vérité d'affirmations comme "il faut jeter tous les rosbifs à la mer" - avec la précision qu'il n'existe pas de rosbifs, certes, mais cela reste troublant.
Théories pragmatique I, présupposition: les Anglais sont des rosbifs
n'est ni vrai ni faux
Les présuppositions sont des propositions qu'on doit supposer être vraies pour pouvoir évaluer certaines phrases comme vraies ou fausses. En général, si une phrase présuppose qqch, sa négation le présuppose aussi. Par exemple, selon une théorie répandue des descriptions définies, les phrases (1) et (2) ci-dessous présupposent toutes les deux la vérité de la phrase (3):
- Le roi de France est chauve.
- Le roi de France n'est pas chauve.
- La France a un roi.
Lorsque la présupposition "échoue" (presupposition failure), c'est-à-dire lorsqu'elle n'est pas vraie, on dit que la phrase qui la présuppose n'est ni vraie ni fausse. C'est ce qui arrive avec la phrase (1). Comme elle est ni vraie ni fausse, on ne peut se contenter de la nier (comme si elle était fausse); cf: "Le roi de France est chauve! - Non! - Ah bon? Il n'est pas chauve alors? - Non plus! Il n'y a pas de roi de France du tout!".
Certains appliquent cette théorie aux péjoratifs. Selon eux, les péjoratifs présupposent une affirmation raciste. Par exemple, pour évaluer les phrases contenant "rosbif", il faudrait présupposer la vérité de qqch comme "les anglais sont méprisables". "Georges Bush n'est pas un rosbif" serait donc analysé ainsi:
- Présupposé: les Anglais sont méprisables.
- Contenu: Georges Bush n'est pas Anglais.
D'après cette théorie, (a) "Tous les Anglais sont des rosbifs" n'est ni en fait vrai ni faux. (b) Pour que cela soit évalué comme vrai ou faux, il faut accepter le présupposé raciste que tous les Anglais sont méprisables. (c) Si le présupposé était vrai, "tous les Anglais sont des rosbifs" serait vrai.
La théorie marche bien. (a) explique que l'assertions de ces phrases est anormale. (b) explique qu'elle provoque un rejet moral de la part de ceux qui rejettent les présupposés racistes. (c) explique qu'il soit rationnel pour un raciste de les accepter. Le fait que les présuppositions soient présentes y compris quand la phrase est niée, et (souvent) quand elle est comprise dans un verbe propositionnel, explique que tous ces usages soient rejetés au même titre.
Théorie pragmatique II, implicature conventionelle: les Anglais sont des rosbifs
est vrai
Les implicatures sont des propositions qui sont communiqués en addition de ce qui est dit. La notion a été introduite par Paul Grice dans les années 60. Les cas classiques sont les implicatures conversationnelles, comme dans le dialogue suivant:
- Tu veux reprendre un verre?
- Merci, je rentre en voiture.
L'interlocteur ne dit explicitement qu'une proposition, à savoir qu'il rentre en voiture le soir. Mais cette assertion est aussi un acte (un acte de parole), à propos duquel l'interlocuteur peut faire des inférences. Ex: je lui ai demandé s'il voulait reprendre un verre, et il me répond qu'il rentre en voiture. Pourquoi répond-il cela? S'il répond cela, c'est qu'il pense que cela apporte une réponse à la question. Il est dangereux de conduire lorsqu'on a bu. Donc le fait de conduire ce soir peut l'amener à ne pas vouloir rependre un verre. Donc en me répondant cela, il veut me faire savoir qu'il ne veut pas reprendre un verre. Ansi, les implicatures conversationnelles sont les contenus qui sont implicitement communiqués par un acte de parole, parce qu'on peut les déduire de la supposition que le locuteur est un participant coopératif à la conversation. Même si nous faisons rarement le raisonnement correspondant de manière consciente, nous communiquons constamment ce genre de contenus implicites.
A côté des implicatures conversationnelles, Paul Grice a ajouté une seconde catégorie d'implicatures, beaucoup plus controversée: les implicatures conventionnelles. Selon lui, dans certains cas, les mots eux-mêmes engendrent des implicatures. Cela ferait partie de la signification du mot (ou des "conventions" de la langue, d'où "implicature conventionnelle") de communiquer cette implicature. L'exemple classique est la différence entre "et" et "mais":
- Pierre est riche et intelligent.
- Pierre est riche mais intelligent.
Selon Grice, ces deux affirmations expriment la même proposition, ou ont les mêmes conditions de vérité: les deux sont vraies si et seulement si Pierre est riche et intelligent. La différence entre elles est seulement que la seconde communique quelque chose en plus de ce contenu: elle communique implicitement qu'il y a un contraste entre être riche et être intelligent (du moins dans le cas de Pierre). Et il serait inapproprié ou trompeur, mais pas littéralement faux, d'énoncer cette phrase si le contraste n'avait pas lieu d'être.
Selon Grice, une différence importante entre les implicatures conversationnelles et les conventionnelles est que les premières sont annulables, alors que les secondes ne le sont pas. Dans un contexte où on a produit une implicature conversationnelle, on peut l'annuler par l'affirmation suivante (en utilisant "mais", d'ailleurs). Mais dans le cas d'une implicature conventionnelle, c'est impossible. Cela est dû au fait que la première repose sur des hypothèses révisables sur les raisons d'agir du locuteur, alors que la seconde tient au choix des mots. Comparez:
- Merci, je rentre en voiture mais je peux bien boire un autre verre.
- ?Pierre est riche mais intelligent, mais l'un ne va jamais sans l'autre.
Certains appliquent cette idée au péjoratifs, notamment Timothy Williamson dans Reference, Inference and the Semantics of Pejoratives (pdf) (présenté à Barcelone). L'idée est que la différence entre les péjoratifs et les termes neutres correspondant n'est pas une différence d'extension: ils désignent exactement les même choses; mais que par convention linguistique, les péjoratifs engendre une implicature à contenu raciste, e.g. que les Anglais sont méprisables. On a donc, pour "Georges Bush n'est pas un rosbif":
- Contenu: Georges Bush n'est pas un Anglais.
- Implicature: les Anglais sont méprisables.
Comme on le voit, la théorie prédit bien que les péjoratifs vont engendrer une implicature inacceptable (= fausse, et raciste) y compris lorsqu'ils sont utilisés dans une négation ou derrière un verbe d'attitude propositionnelle.
La principale différence entre la théorie "présupposition" et la théorie "implicature" est que selon la seconde, tous les Anglais sont des rosbifs
est vrai, alors que selon la première, c'est ni vrai ni faux. Selon la théorie "implicature", les phrases comme les suivantes sont vraies:
- Tous les Anglais sont des rosbifs.
- James Mason était un rosbif.
- Georges Bush n'est pas un rosbif.
Néanmoins, la théorie dit que même si les phrases sont vraies, elles ne sont pas "assertables", au sens où si on les asserte (=fait une assertion en utilisant l'une d'elles), alors on communique implicitement une proposition fausse et raciste du genre "les Anglais sont méprisables". Et cette assertion implicite n'est pas annulable.
La théorie "implicature" est la plus proche de Frege, puisqu'elle est la seule à soutenir comme lui que "les Anglais sont des rosbifs" est vrai.
Là encore, la théorie marche bien. Elle explique que l'assertion de ces phrases soient anormales, qu'elle provoque un rejet moral, et que les racistes les jugent correctes.
L'arbitrage entre les deux positions pragmatiques est délicat. Il repose sur le fait que dans certains cas, on peut annuler une présupposition, alors que les implicatures conventionnelles ne peuvent l'être. Il faut voir si ces cas correspondent à des cas où les péjoratifs predent leur force (comme le prédit la théorie "présupposition") ou s'ils la conservent (comme le prédit la théorie "implicature conventionnelle").
Autres positions
Il existe d'autre positions. Mark Richard a défendu à Barcelone (Attitude and Epithets
, la conférence n'est pas en ligne) une notion riche de "vérité" selon laquelle dire qu'une assertion est vraie, c'est non seulement dire que ses conditions de vérité sont satisfaites, mais aussi que les concepts qu'elle utilise sont "corrects", qu'ils font partie d'une bonne façon de concevoir le monde. On peut globalement placer cette proposition dans le camp des "sémantiques", mais elle diffère significativement des positions sémantiques standard.
Enfin, il existe l'inférentialisme, qui repose sur une approche opposée de la signification.
Un second débat: référentialisme et inférentialisme
Dans sa conférence à Barcelone, Reference, Inference and the Semantics of Pejoratives (pdf), Timothy Williamson a rappelé l'histoire du débat sur les péjoratifs, initialement introduit comme un cas décisif pour départager les approches inférentialistes vs référentialistes de la signification. La voici en substance.
Michael Dummett, qui a introduit l'exemple de "Boche" et la discussion des péjoratifs.
Jusqu'ici, j'ai parlé dans le cadre de théorie référentialistes (ou "vériconditionalistes") de la signification, selon lesquelles la signification d'un terme est d'abord ce qu'il désigne, ou plus largement, sa contribution aux conditions de vérité. Cette approche, présent dès Frege et aujourd'hui dominante, a été en concurrence tout au long du siècle contre des approches "inférentialistes" qu'on peut rattacher au slogan Wittgensteinien "la signification, c'est l'usage", selon lesquelles la signification d'un terme est d'abord les conditions dans lesquelles il peut être utilisé. A cette dernière tradition appartiennent, dans l'ordre chronologique: le vérificationnisme des positivistes logiques, la notion de jeu de langage du second Wittgenstein, les philosophes du langage ordinaire: John L. Austin et Gilbert Ryle, la philosophie du langage de Michael Dummett, et celle de Robert Brandom.
En deux lignes, le débat est le suivant. Les positivistes logiques soutenaient que certaines vérités étaient analytiques parce qu'elles découlaient des conventions d'usage des termes telles que les règles d'inférences pour "et" ou "ou" (ex: de "A et B" on peut inférer "A"). Arthur Prior, dans le bref article The Runabout Inference Ticket
, a attaqué ces vues avec l'exemple du connecteur "tonk", qui peut être introduit comme une disjonction (de "A" infère "A tonk B" pour n'importe quel B), mais peut être éliminé comme une conjonction (de "A tonk B" infère "B"), ce qui permet d'inférer n'importe quoi ne n'importe quoi. Priori concluait que l'approche inférentialiste n'avait pas de moyen de distinguer les mauvais connecteurs comme tonk des bons. (Par opposition, l'approche référentialiste le fait naturellement: elle prend en compte les référents, ici la vérité, et distingue les inférences de "et", qui conservent la vérité, de celles de "tonk", qui ne la conservent pas.) Les inférentialistes ont répondu en disant qu'ils pouvaient rejeter les connecteurs comme tonk en précisant que des régles d'inférences suffisaient à définir un terme uniquement si elles formaient une extension conservatrice du langage (= elle ne permettent jamais de dériver des énoncés qui n'étaient pas dérivables sans elles, à l'exception bien sûr de ceux qui contiennent le nouveau terme).
Michael Dummett a retourné le défi de "tonk" en montrant que justement, les inférentialistes avaient une très bonne explication des péjoratifs. Il a ainsi introduit la discussion sur "Boche", dans ''Frege: philosophy of language", 1973. Selon lui, un terme comme "Boche" est un terme qui est défini par les règles d'inférence les suivantes: de "X est Allemand" infère "X est Boche", de "X est boche" infère "X est cruel". (ou "X a tendance a être cruel et à envahir des nations européennes", etc.) Et le problème avec ces termes est précisément que ces inférences ne sont pas conservatives; pour cette raison, elles conduisent à faire des inférences fausses.
L'objection principale de Williamson à cette théorie est que selon la théorie inférentialiste standard, il faut être disposé à faire les inférences associés à un terme pour comprendre le terme. Mais dans le cas des péjoratifs, ceux qui sont insultés par eux comprennent bien les termes, mais rejettent justement les les inférences!
Et les implicatures conversationnelles
Notez qu'il est intéressant de comparer les péjoratifs et les usages péjoratifs de termes non péjoratifs. Dans certains contextes, des termes non-péjoratifs comme "femme", "Juif" ou "Arabe" sont utilisés exactement comme des péjoratifs. Par exemple, dans certains contextes, qqch de très insultant peut être communiqué par une assertion de les femmes sont les femmes
, qui n'est pourtant qu'une vérité triviale! Il me paraît tentant de traiter ces usages comme des implicatures conversationnelles. Par ex, dans le contexte suivant, le terme "Chinois" semble véhiculer un contenu raciste:
- - Pourquoi tu ne leur donnes rien à manger?
- - Ce sont des Chinois.
Pourtant, ce contenu est annulable, comme une implicature conversationnelle standard:
- - Pourquoi tu ne leur donnes rien à manger?
- - Ce sont des Chinois, ils sont encore plus affamés que les autres, mais ils sont arrivés trop tard et nous n'avons plus de rations.
L'exemple n'est pas bon parce qu'il est clair que dans les deux cas, c'est avant tout le comportement du locuteur (refuser de nourrir parce qu'ils sont Chinois vs. vouloir nourrir sans le pouvoir) qui est jugé raciste/non-raciste. Mais il me semble qu'en plus de cela on peut facilement attribuer un "ton" péjoratif au mot "Chinois" lui-même dans le premier exemple.
Avertissement pour les commentaires
Dans vos commentaires, gardez à l'esprit que, même si cela peut vous paraître amusant à première vue d'utiliser des exemples choquants, beaucoup de ces termes peuvent être blessants pour vos lecteurs ("nègre", "pédé", etc.). Cela rendra la lecture désagréable et n'amusera pas grand monde. Prière donc de vous en tenir, comme je l'ai fait, à des exemples qui ont perdu une bonne partie de leur violence, comme "rital", "boche" ou "rosbif".
Il y a depuis un ou deux mois une poignée de commentateurs (parfois un sous plusieurs pseudos) qui viennent ici surtout pour s'amuser à insulter les autres ou moi. Ce blog laisse un maximum de liberté pour les commentaires, et je trouve cela bien comme ça. Mais n'en abusez pas. Les petites blagues débiles agacent les autres lecteurs, et moi, et n'amusent que leur auteur. Si vous trouvez que le blog est ennuyeux sans cela, eh bien, il n'est pas fait pour vous! Prière donc de réfléchir avant de poster un blague lourde, et notamment sur ce post!
Commentaires
(Pfff!!! Je n'arrive pas à croire que cela soit aussi long, presque 10 pages! Moi qui pensait dire en deux mots les grandes positions de ce débat... Cela explique en partie mon inactivité sur le blog ces derniers jours, mais Florian fait un boulot admirable, et je reviendrai plus souvent ces jours-ci!)
(Je me disais "tiens, une petite lecture de JD entre 2 révisions". Bon ben c'est rapé : 10 pages ! Tu n'y es pas allé de main morte ! J'espère en tout cas que tu vas revenir mettre un peu d'animation sur ce blog, car quand tu n'es pas là, les commentaires - que je lis tous les jours ! via le RSS - se .. lachent, comme tu le remarquais. Bonne continuation.)
D'abord une question débile: pourquoi écris-tu Arthur Priori plutôt que Arthur Prior? Si c'est une private joke j'avoue que je nevois pas à quoi ça fait référence.J'aurais tendance à pencher vers la Théorie Pragmatique 2 parce qu'il me semble que les mots péjoratifs peuvent selon les contextes entrainer des implicatures totalement différentes. Par exemple: depuis la fin de ma première année en France, je n'utilise plus jamais le mot-en-N (et qui se termine en è g r e pour les plus lents) tout simplement parce que j'avais compris que son usage évoquait totalement autre chose dans ce contexte alors qu'au Sénégal, le même mot n'a pas du tout la même portée et peut donc être utilisé dans certains contextes.PS: Nice post en tout cas merciPPS: Je me réserve le droit de changer d'avis
D'abord une question débile: pourquoi écris-tu Arthur Priori plutôt que Arthur Prior? Si c'est une private joke j'avoue que je nevois pas à quoi ça fait référence.Etrange , mais y a des chances que ces initiales fassent A. Priori (= a priori pour ceux qui ont encore du mal).
Ca, même moi j'avais vu mais je me demande s'il n'y a pas quelque chose de plus subtil!
non, non c'est juste une coquille, ou plutôt un automatisme des doigts qui complètent automatiquement "prio" par "ri"... Je corrige!
De l'inconvénient de voir des sous entendus philosophiques partout!
:)
Cher Hady,Appelons "contenu supplémentaire" le contenu, quel qu'il soit, qui distingue le terme péjoratif du terme neutre (par ex, le contenu qui distingue "rital" d' "italien"). Les quatre théories décrites dans le billet sont quatre façons de "localiser" ce contenu: 1)(Théorie sémantique) il fait partie du contenu sémantique (=contribution aux conditions de vérité) du mot, ou 2)(Théorie pragmatique I)c'est un présupposé que le mot impose, ou 3)(Théorie pragmatique II)c'est une implicature que le mot engendre, ou 4)(Théorie inférentialiste)c'est une inférence qu'il autorise.Ta remarque sur le mot-en-N montre que le contenu supplémentaire du mot peut varier d'une communauté linguistique à l'autre; de même, il peut varier au court du temps. Mais je n'ai pas l'impression que cela favorise une théorie par rapport aux autres.Pascal Engel a toutefois fait une remarque hier à ce sujet qui mériterait d'être creusée. Il signalait que "boche" avait eu plusieurs usages historiquement, et notamment, que le terme n'avait pas toujours eu la même extension qu'"Allemand". L'idée est qu'en 1914-18 le terme était purement et simplement un substitut pour le mot "Allemand": tout Allemand était par définition un "boche" - dans la langue de cette époque-là, les termes "boche" et "Allemand" auraient la même extension, ce qui écarte la théorie sémantique. Mais qu'à d'autres périodes le terme ne s'appliquait pas "par définition" à tout Allemand: peut-être qu'on le réservait aux "méchants" Allemands (avec peut-être en outre l'idée que ces Allemands-là étaient typiques des Allemands). Dans la langue de ces autres époques, les termes "boche" et "Allemand" n'auraient pas la même extension, ce qui suggère d'appliquer la théorie sémantique.Il y a certainement là une classe de péjoratifs intéressants, appelons-les les péjoratifs restrictifs: des péjoratifs qui ne désignent pas la totalité de la classe qu'ils semblent désigner, ou devraient normalement désigner, mais une sous-partie de celle-ci. Ce n'est pas clair pour moi que "boche" en est un, comme Pascal Engel le suggère. Si c'est le cas, alors on pourrait dire (aux époques où le terme est un péjoratif restrictif) des choses comme "Goethe était Allemand, mais ce n'était pas un boche à la différence de Bismarck". Je ne sais pas si ce genre de phrase est ok (parce que, de fait, "boche" n'est pas un terme que je maîtrise!). Mais il existe certainement d'autres cas de péjoratifs restrictifs. Par ex, les Noirs américains (mais pas les blancs) utilisent parfois "nigger" péjorativement pour désigner d'autres Noirs américains (rque de Steven Davis à Barcelone) - il est clair dans ce cas que "nigger" ne s'applique pas à tous les Noirs ni à tous les Noirs américains. Apparemment le terme désigne alors les Noirs qui ont de fait certaines des propriétés que les clichés racistes attribuent aux Noirs en général. J'ai l'impression que la même chose vaut pour des termes péjoratifs qui visent les femmes: (désolé d'employer cet exemple, je n'en trouve pas de moins lourd) par ex, il me semble que "gonzesse" n'est pas censé s'appliquer à toutes les femmes (par ex, pas aux femmes agées), mais je n'en suis pas sûr. (Même question à propos de "meuf").On pourrait toutefois rejeter la catégorie des péjoratifs restrictifs en expliquant ces phénomènes comme des phénomènes de typicité. Par ex, si je dis "il y avait deux femmes dans la salle d'attente", en l'absence d'information supplémentaire l'auditeur aura tendance à supposer qu'il s'agit de femmes "typiques", même si ce que j'ai dit est littéralement vrai si l'une d'entre elles était une fillette de 10 ans. (Du moins, c'est une théorie possible pour "femme" et "homme"; une autre est que ces termes sont ambigüs entre un sens large (sexe) et étroit (sexe + adulte).)Les péjoratifs restrictifs sont apparus dans les discussions à Barcelone, notamment dans des questions posées (à Williamson si je me souviens bien) par Reto Givel et Steven Davis.Question subsidiaire (et ouverte, ce n'est pas une devinette!): est-ce que "raciste" est un péjoratif? Comment peut-on le savoir?
Salut Julien
Sur la remarque de Pascal Engel: Il serait intéressant de voir quel usage précède de l'usage restrictif ou de l'usage général.
J'entrevois le processus suivant dans la fixation du sens des termes péjoratifs:Etape 1: Contexte d'emergence conflictuel (un conflit pouvant être la nécessité de justifier une hiérarchie sociale) le terme péjoratif désigne l'ensemble des individus du groupe qu'il caractérise.
Etape 2: Prise de conscience de l'inadéquation de ce terme et émergence d'usages restrictifs (de la part de ceux qui sont victimes de cet usage tout comme de la part de ceux qui l'on créé)
Etape 3: le terme tombe en désuétude sauf chez une minorité qui l'utilise très sérieusement (pour un vrai anglophobe, un anglais sera toujours un Rosb.. et tous les anglais le seront), les usages restrictifs persistent avec plus ou moins de second degré et les philosophes se posent la question de savoir où placer le contenu supplémentaire.Par ailleurs, j'ai l'impression qu'une approche à la Récanati (voir ce papier) en termes de sens littéral et de processus d'enrichissement pragmatique libre influant sur les conditions de vérité pourrait être éclairante pour l'analyse des termes péjoratifs.
Je ne vois pas la différence entre :la signification d'un terme est d'abord les conditions dans lesquelles il peut être utilisé.et :La signification des termes est juste leur contribution aux conditions de vérité.J'ai l'impression qu'elles veulent dire la même chose, que la signification des termes est leur contribution aux conditions de vérités de toutes les phrases possibles.
VictorVVV:Prends un terme comme "Pardon". "Pardon" a des conditions d'usage: on l'utilise quand on veut attirer l'attention de quelqu'un, ou quand on veut s'excuser auprès de quelqu'un. Mais il n'est pas clair, du moins à première vue, qu'il contribue à d'éventuelles conditions de vérité.Prends aussi ces "marqueurs de discours" qui ont un effet neutre sur les contributions de vérité comme: "alors", "peut-être", "certes", "vraiment", "par ailleurs", etc. Une théorie possible est qu'ils ont des conditions d'usage, mais pas de (contribution aux) conditions de vérité. Par ex: "peut-être" est utilisable quand tu n'es pas sûr de ton affirmation. Néanmoins, "peut-être qu'il pleuvra demain" ne signifie pas "je ne suis pas sûr qu'il pleuvra demain". (Par ex, quand on répond "non" à la première phrase, on veut dire qu'il ne pleuvra pas, alors que quand on répond non à la seconde, on veut dire que tu es sûr). Une théorie possible est de dire: ce que "peut-être" fait dans la conversation est de te décharger de la responsabilité de ton affirmation: si ton interlocuteur l'accepte et se base sur elle pour agir, il ne pourra rien te reprocher après-coup si elle était fausse. On a donc là une "condition d'usage": utilise "peut-être" quand tu n'est pas en mesure de prendre en charge la responsabilité de ton affirmation.(Dire que "peut-être" et des mots dans ce genre indiquent des actes du locuteur, sans contribuer aux conditions de vérité, peut aussi expliquer certains phénomènes comme le fait qu'on ne peut pas les placer des les antécédents des conditionnels: cf. "Si il a peut-être gagné, alors il doit être heureux".)Wittgenstein et Austin ont élargi ce genre de théorie à des termes comme "savoir" (ne décrirait pas un état de chose, mais attribuerait l'autorité à quelqu'un sur une question), ou les performatifs (promettre, déclarer, baptiser, ...).Dans ce genre de position, on peut dire qu'en général les termes ont des conditions d'usage. Mais à partir de là, il y a plusieurs options pour traiter des phrases factuelles comme "le ciel est bleu" ou "Antoine a quitté le restaurant tôt hier". L'une est de dire que pour ces expressions, leur condition d'usage est simplement: on ne doit les utiliser que si elles sont vraies. Alors les théories en termes de conditions de vérité et d'usage sont identiques pour ces expressions. L'autre, plus radicale, est de se passer complètement de la notion de vérité. On dira alors que ces phrases sont "assertables" en la présence de telle ou telle expérience sensorielle, dans telle ou telle communauté linguistique, ou qqch dans ce genre. L'approche est alors plus vérificationniste: le terme est associé à des conditions dans lesquelles on peut vérifier qu'il s'applique, et non pas simplement des conditions dans lesquelles il s'applique (qu'on puisse le vérifier ou non = conditions de vérité).
Bonjour,Je me pose une question à l'issu du texte de départ de ce post : un conférencier a-t-il pris en compte l'aspect non péjoratif mais comique de l'utilisation de termes tel que rosbif ? Parce qu'il semble que dans une dimension comique, l'utilisation de tels termes joue sur l'id&e qu'il s'agit de terme péjoratif, mais sans prendre cet aspect au sérieux. Du coup je reformule ma question : a-t-il été questionnée l'idée selon laquelle on peut utiliser s&rieusement ou non sérieusement ce genre de terme ? Car dans chacun de ces cas, l'analyse qu'on peut en faire semble être différente tout de même. Non ?
Je ne me souviens pas qu'on en ait parlé.C'est un point intéressant en effet. J'imagine que l'explication de ces usages sera la même que celle des usages péjoratifs de termes neutres (cf. fin du billet), par exemple des implicatures conversationnelles.