La preuve par la vodka

Lu au détour d'une page du précieux F. Drapeau Vieira Contim et P. Ludwig, Kripke, Référence et modalités (PUF Philosophies 2005):

L'instanciation d'une propriété mentale par un esprit est strictement corrélée avec l'instanciation d'une propriété cérébrale par un cerveau. (...) Inversement, les changement d'états du cerveau s'accompagnent toujours de changements psychologiques, parfois conscients. Tout lecteur peut en faire l'expérience en buvant un litre de vodka et en observant les effets psychologiques qui s'ensuivent. (p.140)

(Note: ceci n'est pas recommandé!) Cet argument est le deuxième meilleur argument pour le matérialisme, l'argument de la corrélation : comment se fait-il que les changements de l'esprit soient strictement corrélés à ceux du corps, si ce n'est parce que l'esprit est une propriété du corps? (Je parlerai du meilleur argument dans un autre billet!)

Cet argument est le coeur du petit pamphlet aussi désordonné que... spirituel publié en 1748 par le doyen des matérialistes français, Julien Offray de La Mettrie: L'Homme Machine. En fait, si on en croit l'Eloge de La Mettrie de Frédéric II de Prusse, c'est même une expérience similaire à celle suggérée plus haut qui en aurait donnée l'idée à La Mettrie :

Pendant la campagne de Fribourg, Monsieur de La Mettrie fut attaqué d’une fièvre chaude : une maladie est pour un philosophe une école de physique ; il crut s’apercevoir que la faculté de penser n’était qu’une suite de l’organisation de la machine, et que le dérangement des ressorts influait considérablement sur cette partie de nous-mêmes, que les métaphysiciens appellent l’âme. Rempli de ces idées pendant sa convalescence, il porta hardiment le flambeau de l’expérience dans les ténèbres de la métaphysique ; il tenta d’expliquer, à l’aide de l’anatomie, la texture déliée de l’entendement ; et il ne trouva que de la mécanique où d’autres avaient supposé une essence supérieure à la matière. Il fit imprimer ses conjectures philosophiques sous le titre d’ Histoire naturelle de l’âme. L’aumônier du régiment sonna le tocsin contre lui.

La Mettrie toujours mal-aimé

A l'instar du matérialisme, qui y renaît à peine, le sympathique médecin athée et hédoniste reste mal-aimé dans sa patrie d'origine. Sa page Wikipédia française est moins fournie que l'allemande - La Mettrie est mort à Berlin. Mais surtout:

L'édition de ses Oeuvres Philosophiques par F. Marcovits (2 t., Fayard, Corpus des Oeuvres de Philosophie en Langue Française) se contente du service minimum, en reproduisant les éditions originales des textes, défectueuses - fautes d'orthographe incluses! -, sans le moindre appareil critique, en omettant plusieurs textes intéressants de médecine et de satire des médecins (voir revue dans Isis, 80, 1989, par A.Ch. Kors), et ce malgré l'inclusion de L'homme plus que machine, une réfutation de l' Homme machine publiée la même année (1748), que les spécialistes (voir Hastings 1936, Vartanian 1949 et Falvey 1960) s'accordent à considérer comme une réfutation de L'homme machine écrite par le propre éditeur de La Mettrie, Elie Luzac. L'idée que la "réfutation" était de La Mettrie lui-même, et donc ironique (visant à ridiculiser ses opposants en les parodiant), a été défendue par J.F. Poritsky en 1900, à nouveau par P. Lemée en 1954; mais (entre autres arguments philologiques contre cette hypothèse) La Mettrie a fait ce genre de parodie en 1750 avec Les animaux plus que machines, dont le style, à l'image de celui de L'Homme-Machine, est à des lieues de la langue déductive et lourde de L'homme plus que machine.

Je ne sais pas si l'édition Fayard présente L'Homme plus que machine comme un texte authentique (j'en doute), mais Rivages Poche n'hésite pas à le publier comme tel. L'éditrice (Lydie Vaucouleur) assure sans ambages:

l’ironie et l’ambiguïté extrême de L’homme plus que machine, qui passe pour une réfutation de L’homme-machine, alors que son dessein est tout autre, en font un texte clef du matérialisme de La Mettrie. On qualifie La Mettrie de matérialisme radical, mais L’homme plus que machine développe plusieurs points qui amènent à nuancer ce radicalisme : l’auteur y avoue la limitation de la connaissance scientifique, fait état de la complexité des rapports entre l’âme et le corps. Ce texte veut apporter des nuances et des précisions sur le matérialisme qui est selon lui mal compris.

(Elle s'appuie, comme P. Lemée en 1954, sur le fait que La Mettrie affirme avoir écrit L'HPQM dans l' Epître à Mlle A.C.P ou La Machine Terrassée. Mais justement l'attribution de ce dernier texte à La Mettrie est tès douteuse, cf. Falvey 1960!)

Pire, je suis tombé récemment sur l'édition Folio de l'Homme-Machine (1999). Le texte de La Mettrie y est précédé d'un texte du psychanalyste Paul-Laurent Assoun, Lire La Mettrie, à vue de nez deux ou trois fois plus long que le texte lui-même, et qu'on aurait dû plutôt intituler comment il faut lire La Mettrie. L'idée est simple: ce La Mettrie n'est-il pas un précurseur des approches matérialistes contemporaines de l'esprit comme les sciences cognitives ou neurosciences? Non! Pas du tout! La Mettrie dit certes que l'homme est une machine, mais il veut dire une machine désirante (ça vous rappelle quelque chose?). Pas du tout un ordinateur, non, non, non. Ce qui, accessoirement, évite à La Mettrie d'être un méchant réductionniste et empêche méchants réductionnistes de s'approprier La Mettrie!

Dans les deux cas, le matérialisme de La Mettrie est ramené à quelque chose de beaucoup plus dualiste. Dans L'Homme plus que machine, version Rivages Poches, il devient simplement déterministe, et n'est pas plus matérialiste que Leibniz. Dans Lire La Mettrie, le mental est réduit à... des désirs, c'est-à-dire du mental!

Pauvre La Mettrie! Heureusement qu'il reste Michel Onfray pour le défendre! (Quoique... voir ci-dessous!)

Mieux vaut donc lire la version de L'Homme Machine mise en ligne par Christophe Paillard (2004, sur la base de son travail de doctorat à Lyon), avec une introduction du même qui est bien plus en rapport avec le sujet. Ou celle de Wikisource, sans annotation.

A signaler aussi, une nouvelle édition des Oeuvres Philosophiques chez le petit éditeur Coda (2004), qui vise à remédier aux défauts de celle de Fayard (voir ici ).

Le matérialisme démasqueur et le matérialisme neutre

Il me semble qu'il y a deux notions bien distinctes de matérialisme :

  1. Le matérialisme démasqueur. Le matérialisme consiste à affirmer que ce qui est haut ou élevé (esprit, morale, honnêté, altruisme, volonté, bien, vie) est illusoire, et qu'en réalité, il n'y a que ce qui est bas (matière, pouvoir, mensonge, egoïsme, désirs, utile, mort).
  2. Le matérialisme neutre. Le matérialisme consiste à affirmer que tout ce qui est, est matière. Y compris ce qui est haut ou élevé: l'esprit, la connaissance, l'altruisme, la volonté, le bien, sont matériels, ou des propriétés de la matière. Ainsi, un matérialiste neutre ne nie pas qu'il y ait de la pensée ou de la morale; il affirme simplement que c'est (certaines organisations de) la matière qui pensent ou sont capables de morale.

La Mettrie est un matérialiste au sens (1) et (2): en gros, au sens (2) en ce qui concerne l'esprit, au sens (1) en ce qui concerne la morale non hédoniste. Il dit que certaines convictions morales (abstinence, etc.) sont des illusions; mais il ne dit pas que la pensée est une illusion.

La notion de "matérialisme" comme matérialisme démasqueur est celui qui fait qu'on peut associer le matérialisme à Marx ou Freud ou Nietzsche avant tout (ici par ex.). (On met souvent Darwin dans le lot, mais on ferait mieux de le mettre dans les neutres, à mon avis. La théorie de l'évolution ne dit pas "l'homme n'est qu'un primate", mais "l'homme est un primate".)

C'est cette notion de matérialisme démasqueur qui explique, à mon avis, l'impression qu'a P.-L. Assoun que sa version de La Mettrie est un matérialiste: si nous sommes le jouet de nos désirs, alors il y a qqch d'élevé (volonté, liberté) qui n'existe pas. Le fait que la notion de désir soit elle-même une notion mentale n'altère pas ce démasquage, et c'est pour cela que P.-L. Assoun ne remarque pas que La Mettrie n'est même plus un matérialiste au sens (2) dans sa position. (Tout cela schématise probablement la position de PL Assoun, mais vous voyez l'idée.) C'est aussi ce côté "démasquage" qui semble intéresser avant tout Michel Onfray dans le matérialisme.

Pourtant il doit être clair que cette notion de matérialisme est une mauvaise notion de matérialisme! Le matérialisme y est caractérisé par référence à une échelle de valeur qui n'est pas la sienne (le haut vs le bas dans l'échelle des êtres du christianisme ou du platonisme ou de la morale de sens commun). En gros, comme une position sempiternellement "anti-" ou "contre-" (d'où "contre-histoire"?), ce qui peut le rendre populaire mais certainement pas consistant! On verra alors La Mettrie comme une sorte de Cynique dont le but serait de bousculer ou tester des idées reçues.

Ce n'est pas que ce n'est pas intéressant d'être cynique, mais cela me semble mettre l'oeuvre de La Mettrie à l'envers. En gros: d'abord il est amené au matérialisme neutre à propos de l'esprit, parce que c'est dans l'air, et par l'argument de la corrélation et économie ontologique. Ensuite il se pose la question de savoir s'il y a des conséquences éthiques à cette découverte. Ce qui est la bonne chose à faire quand vous pensez qu'on ne choisit pas sa position philosophique en fonction de ce qu'on veut, mais l'inverse.

PS: Elie Luzac et la volonté de croire

L'éditeur de La Mettrie, Elie Luzac, est apparemment un sceptique qui pense comme William James qu'on peut vouloir croire, à en juger par le titre de son Essai sur la liberté de produire ses sentiments.