Les méchants réductionnistes
Par julien dutant le mercredi 24 janvier 2007, 19:02 - Philosophie - Lien permanent
Le genre de cliché qui circule à propos du courant de philosophie analytique auquel je me rattache (philosophie cognitive, naturalisme)...
Lu dans 50 ans de philosophie française, de Bernard Sichère. C'est une commande de l'Association pour la Diffusion de la Pensée Française, organe du Ministère des Affaires Etrangères. Apparemment, il y a certains pans de la "pensée française" qu'on ne tient pas trop à diffuser:
Issues d’une rencontre entre les neurosciences, la linguistique et la théorie informatique, les sciences cognitives et les recherches en intelligence artificielle sont en plein essor en France comme dans la plupart des pays occidentaux. Les universités, les grandes écoles (Polytechnique, Normale Sup), le CNRS, ont inventé des structures pour les abriter. Y travaillent des philosophes et des scientifiques comme Daniel Andler (Introduction aux sciences cognitives, 1992), Jean-Gabriel Ganascia (L’âme-machine, 1990), Pierre Jacob (Pourquoi les choses ont-elles un sens? 1997), Daniel Kayser, Pierre Livet, Jean-Noël Missa, Joëlle Proust, François Recanati et bien d’autres. On citera plus particulièrement Pascal Engel, auteur de La norme du vrai (1989), ouvrage dans lequel il examine l’état actuel des recherches en philosophie de la logique. Dans Introduction à la philosophie de l’esprit (1994), cet auteur présente les thèses essentielles du courant mentaliste ou cognitiviste anglo-saxon (Davidson, Fodor, Denette, Dretscke)[1] portant sur les relations de l’esprit et du corps et la nature des phénomènes mentaux. À considérer la remarque conclusive de l’ouvrage, selon laquelle
le matérialisme non réductionniste a ceci de satisfaisant qu’il semble apporter à la fois une forme de solution ontologique du problème esprit-corps et respecter ce qui fait qu’il y a problème, on demeure perplexe. En quoi en effet le fait de constater qu’il y adépendance des propriétés mentales par rapport aux propriétés physiquesapporte-t-il plus que l’indication empirique qu’il existe un lien, sans qu’on puisse trancher sur la nature de ce lien?
Face à l’ensemble de ce courant scientiste, polémiquement dirigé contre un certain nombre d’acquis philosophiques antérieurs, on doit citer tous ceux qui, sous formes diverses, ont entendu maintenir le lien de la question du langage à celle de la vérité et à celle du sujet par-delà toutes les réductions formalistes, objectivistes ou technicistes. (...)
Dans ce petit livret hagiographique, l'auteur se contente normalement de
mettre en avant les bons côtés de chaque courant philosophique français. (C'est
de la propagande d'Etat.) Il a malgré tout la liberté (justifiée) de choisir de
mettre certains philosophes plus en avant que d'autres, parce qu'il les juge
plus importants. Mais c'est très rare qu'il se sente obligé d'émettre une
critique. Encore moins de faire des allusions malveillantes comme ce
polémiquement dirigé contre un certain nombre d’acquis philosophiques
antérieurs
. (Je ne vois vraiment pas de quoi l'auteur parle d'ailleurs. Les
auteurs en question prennent rarement la peine de discuter des philosophes
historiques. J'aimerais surtout qu'il dise sur quelles bases il considère que
certaines thèses philosophiques sont des acquis
qu'on ne peut discuter
sans se livrer à de la polémique
! Par exemple, est-ce un acquis
(kantien?) que la question de la vérité
(quelle question?) soit
liée
à la question du sujet
?)
Il convient surtout de signaler que dans les sciences, la réduction est une bonne chose. C'est toujours comme ça qu'elles ont progressé. (Après il y a des subtilités, réduction théoriques vs. ontologique; certaines réductions, comme celle de la gravité à l'inertie par Descartes ou celle du mental au comportemental par les béhaviouristes ont été ratées; mais en gros, quand c'est réussi, c'est une bonne chose.) Suggérer qu contraire que toutes les réductions sont mauvaises, c'est tout bonnement du complisme!
(PS: la description que B Sichère fait du matérialisme non réductionniste défendu par P Engel est bien entendu elle-même réductrice!)
Notes
[1] Sic! Il veut dire Dennett et Dretske.
Commentaires
C'est de bonne guerre que d'attaquer les auteurs sans se demander ce qu'ils apportent. Ainsi, Sichère n'a rien compris à Pascal Engel. Il faudrait qu'il prenne le temps de le lire. Propagande sans doute dès lors qu'il y a diffusion. Moi, j'aime bien l'expression de Andler "les concepts nomades". Laurence vient de présenter deux conceptions de l'histoire de la philo. Mais il faudrait insister sur la capacité de dialogue entre les philosophes. Existe-t-elle ?
Je paierais une fortune pour voir la tête du philosophe Belge, Canadien ou Américain francophile, de formation analytique, qui lirait ça et découvrirait que les rares philosophes français vivants qu'il a l'honneur de connaître sont les pires de cette belle terre de philosophie qu'est la France.
Mais je crains que ce ne soit là l'une de ces publications destinées aux bibliothèques d'Alliances Françaises d'Outremer et que personne ne lit jamais.
J'ajouterais quand même que dans "sciences cognitives" il y a "sciences". C'est-à-dire qu'à part polémiquer et nier que la glorieuse subjectivité de l'homme soit faite de poudre magique, certains de ces affreux scientistes passent en fait pas mal de temps à monter des expériences dans l'idée naïve d'éventuellement trancher entre des points théoriques relativement obscures. Ce qui apparemment semble définitivement hors de portée de ce Sichère, puisqu'à ma connaissance aucun des auteurs cités (et ont appréciera l'hommage à "Denette" et "Dretscke") n'a jamais vraiment mis la main à la pâte. Ce passage lamentable me rappelle étrangement le catastrophique ouvrage de J-C Guillebaud "Le principe d'humanité". Quand le con en a eu marre de taper sur la "sociobiologie" (brrrr), il est passé au "cognitivisme" (bwaaaaaa).
(Onclepsycho: Ah oui, j'ai oublié de signaler aux non-initiés la bourde savoureuse sur Daniel Dennett et Fred Dretske, deux des plus grands philosophes de l'esprit des 50 dernières années.)
David: je dois insister sur le fait que je ne voulais pas dire que B Sichère faisait de la propagande anti-cognitivistes. Quand j'ai parlé de propagande, je voulais parler du fait que le Ministère des Affaires Etrangères commande une publication qui défend la philosophie issue de France, créant ainsi une sorte de culture officielle - certes pluraliste.
David: comme je viens de le dire dans un autre commentaire, je n'aime pas trop le mot de "dialogue", qui est un terme fourre-tout. Je ne suis donc pas sûr de voir ce dont tu reproches aux philosophes de manquer.
Pascal Engel écrit donc (Introduction à la Philosophie de l’esprit, 1994) : « le matérialisme non réductionniste a ceci de satisfaisant qu’il semble apporter à la fois une forme de solution ontologique du problème esprit-corps et respecter ce qui fait qu’il y a problème »,
Bernard Sichère, qui probablement connaît mal Dretske et Dennett, pose la question suivante à propos de la conclusion d’Engel : « En quoi en effet le fait de constater qu’il y a dépendance des propriétés mentales par rapport aux propriétés physiques apporte-t-il plus que l’indication empirique qu’il existe un lien, sans qu’on puisse trancher sur la nature de ce lien ? »
Il me semble que sa question est tout à fait légitime. En effet, le physicalisme non réductible, s’il apporte une réponse au problème corps-esprit, n’éclaircit pas grand-chose. La dépendance et la co-variation entre l’esprit et le corps, que la science empirique a établi, et sur lequel le physicalisme non réductible se construit, ne forment en effet pas une solution ontologique au problème. Le physicalisme non réductible en s’appuyant sur le concept central de survenance de l’esprit sur le corps fournit-il une explication sur la façon l’esprit est relié à la nature physique de notre être ? La question est de Jaegwon Kim (Mind in a Physical World, 1998, trad. Franç. 2006, p. 41). Bernard Sichère serait-il kimien ?
Il suffit de lire la suite du texte cité de P.Engel , p. 212-213 pour voir qu'il soulève exactement ces problèmes quant au matérialisme anti-réductionniste, et lui adresse exactement les mêmes types de critiques que celles de Kim ( mentionnées notamment p. 44-45).
La rumeur court que Bernard Sichère va préfacer le prochain livre Jaegwon Kim.
Je ne voulais certes pas nier qu'il y ait des difficultés avec le matérialisme non-réductionniste. Je voulais signaler mon étonnement par rapport au traitement de défaveur dont les analytiques canal naturaliste étaient gratifiés dans cette publication à vocation oecuménique. Mais je maintiens que la question posée n'a pas de sens. " (...) sans qu’on puisse trancher sur la nature de ce lien?": que veut-il dire par là? Trancher entre quoi et quoi? Ce matérialisme dit qu'il y a une relation de survenance, constatée empiriquement, entre les états mentaux et les états corporels/cérébraux. En quoi n'est-ce pas donner la "nature" du lien?
La survenance, (d’ailleurs Max Kistler montre bien l’évolution de Kim à propos de ce concept dans la préface de la traduction française de Mind in a Physical World), ne semble rien nous apprendre quant à la nature de cette dépendance ou détermination. Autrement dit, affirmer que le mental survient sur le physique n’explique pas la relation de dépendance entre le deux domaines. Pour Kim (1998, p. 14) la relation de survenance n’apparaît donc pas comme une relation métaphysiquement « profonde ». Elle est une simple relation « phénoménologique » dans des schémas de co-variation.
Ce que donc nous indique la survenance du mental sur le physique est alors seulement l’existence d’une structure commune à toute une famille de positions que l’on peut ranger sous le vocable de « physicalisme ».
Pourquoi A et B co-varient ? A pourrait être identique à B ou encore A pourrait causer B, ou encore A et B pourraient avoir une cause commune ou A pourrait être constitué de B ou être réalisé par B. Il me semble que la survenance ne donne pas la nature du lien.
Il est vrai que cette discussion déborde largement du sujet initial du billet et de son argument auquel je souscris entièrement.
Si je ne me trompe pas, quand Kim met en relief les limites du concept de survenance (autant d'ailleurs que celles de celui d'émergence), c'est en vue de construire un physicalisme réductionniste (non pas conceptuellement - il reconnaît qu'on ne peut pas réduire le concept d'esprit à celui de cerveau, ce qui sur ce point me semble dans le prolongement des thèses, entre autres - c'était aussi l'avis de Descartes !- des wittgensteiniens - mais ontologiquement: les états d'esprit sont des états du cerveau); or si le physicalisme non réductionniste fait déjà horreur à Sichère (qui me semble venir de la phénoménologie), comme il devrait repousser un projet réductionniste (même si Kim dit en exclure les qualia)! C'est vrai que la formation philosophique dispensée en France doit généralement pousser à considérer que soutenir un physicalisme non-réductionniste est déjà beaucoup...
Même si le reste est à jetter je suis d'accord avec François pour dire que la question qu'il pose au sujet de la survenance est légitime. Elle n'éclaire pas la nature du lien corps-esprit car elle est compatible avec certaines formes de dualismes, d'occasionalisme ou de théories de l'harmonie préétablie. Métaphysiquement ça ne nous dit pas grand chose finalement.
Ok vous avez gagné je mange mon chapeau. Comme le dit François:
La conviction, dont j'ai du mal à me défaire, que j'ai que cette affirmation de Sichère est fausse, vient probablement du fait que j'y lis implicitement l'affirmation qu'on ne sait rien des liens du corps à l'esprit, disons qu'on n'en sait pas plus qu'en 1950 (à l'époque de la Gestalt et du béhaviorisme). Ce qui est tellement faux!
Reste que le passage revient à accuser à la fois le matérialisme non-réductionnisme d'être vide, puis le matérialisme réductionniste d'être réducteur. Ce qui n'est pas vraiment Kimien, c'est peu dire! Position instable, mais l'essentiel semble être de se débarrasser au plus vite de ces gens qui nient tout ce qu'il y a de beau dans le monde...
Bernard Sichère est un post-lacanien (éternel laudateur du désir du désir), ex-maoïste (tendance rue d'Ulm, groupe Foudre), un temps critique d'Heidegger puis retourné récemment à son propre vomi (à moins que ce soit l'inverse), mal instruit parce qu'étudiant incapable, mauvais pédagogue parce qu'enseignant fainéant, digne épigone de Sollers, toujours déçu dans ses ambitions littéraires. Une petite bouillie philosophique avec des grumeaux mal digérés. Qui a assisté à un des ses cours sait où il faut le renvoyer, dans les limbes avec les nouveaux nés.