Analytique vs. continental, une mise au point
Par julien dutant le lundi 22 janvier 2007, 00:55 - Philosophie - Lien permanent
Où je mets cartes sur table pour les débutants et pour éviter les malentendus...
Il y a longtemps que j'ai le projet de faire une "FAQ philosophie analytique" pour remédier à l'ignorance dans laquelle beaucoup sont plongés à ce sujet dans le monde francophone. Ce commentaire posté dans un billet récent me donne l'occasion de m'y mettre un peu. Et de dire que ce blog n'est pas une machine de guerre anti-continentale, mais aussi qu'il n'y a pas de honte à défendre ou illustrer le genre de philosophie que je cherche à faire.
Qu'appelle-t-on "philosophie analytique" et "philosophie contientale"?
Il y a deux traditions dans la philosophie actuelle, "analytique" et "continentale". Le terme "philosophie analytique" vient de Russell, je crois, et le terme de "philosophie continentale" a été forgé par les philosophes analytiques pour désigner la tradition philosophique qui va de l'idéalisme Allemand au post-modernisme en passant par la phénoménologie et l'herméneutique. La tradition analytique est celle de Frege, Russell, Moore, Wittgenstein, Carnap, Tarski, Quine, Davidson, Kripke, Lewis, Putnam, Nozick, Rawls, Strawson, Armstrong, Dummett, Wiggins, Williams, Evans, Searle, Dennett, et Fodor. La tradition continentale est celle de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Kierkegaard, Schopenhauer, Marx, Nietzsche, et plus nettement Husserl, Cassirer, Heidegger, Adorno, Bachelard, Kojève, Gadamer, Sartre, Merleau-Ponty, Lacan, Lévinas, Althusser, Foucault, Deleuze, Derrida, Lyotard, Vattimo, Severino, Apel, Habermas. C'est donc un peu réducteur de parler uniquement de la tradition "phénoménologique", mais il est vrai que celle-ci domine la philosophie continentale aujourd'hui. La division est moins marquée chez les historiens de la philosophie et dans des domaines spécialisés comme l'éthique, l'esthétique, la philosophie politique, au sens où, dans ces domaines, il y a certes des auteurs clairement "continentaux" et des auteurs clairement "analytiques", mais aussi un nombre important d'auteurs qu'on serait bien en peine de classer et qui sont lus par les gens des deux bords. En outre, les frontières sont floues: il y a des gens qui travaillent dans un style continental mais s'inspirent d'auteurs de la tradition analytique comme Wittgenstein, des gens qui travaillent dans un style analytique mais s'inspirent d'auteurs de la tradition continentale comme Husserl ou Marx, et il y a des philosophes comme Rorty qui sont clairement des héritiers de la tradition analytique mais dont le style se rapproche du style continental, et des philosophes de la tradition continentale comme Brentano dont les idées ont été intégrées à la tradition analytique.
Les philosophes analytiques sont dominants dans le monde anglo-saxon, en Scandinavie et en Pologne, mais forment une minorité significative en Espagne, en Allemagne et en France. La philosophie continentale est essentiellement développée en France et en Allemagne, mais elle a une influence internationale, notamment aux Etats-Unis, dans les départements de critique littéraire et d' "études culturelles" (cultural studies).
Il me semble que la philosophie analytique est le courant dominant aujourd'hui, en termes de nombre de publications et de nombre de philosophes, surtout si on distingue différents courants dans la philosophie continentale (phénoménologie <em>vs</em>. post-modernisme), mais c'est peut-être une illusion de ma part due au fait que j'y appartiens. NB: J'aimerais avoir des données là-dessus, si quelqu'un a une indication!
(Note. J'ai repris les noms (en partie) et les informations géographiques à K. Mulligan, The Great Divide.)
Quelle est la différence entre les deux traditions?
Il n'y a pas une différence unique entre les deux traditions, mais un faisceau de différences, et on trouvera toujours un contre-exemple à chaque différence particulière qu'on proposera. De façon générale, les philosophes analytiques et continentaux ont des lectures différentes (cf. les listes d'auteurs ci-dessus), s'intéressent à des problèmes différents, ont des avis différents sur l'histoire de la philosophie (par exemple, il me semble que beaucoup de "continentaux" pensent que Kant a montré que l'empirisme était intenable; les analytiques, non), ont des conceptions différentes du rôle de l'histoire de la philosophie dans la philosophie contemporaine (plus important selon les continentaux), et ont des conceptions différentes des sciences et du rapport de la philosophie avec elles (schématiquement, les contientaux sont critiques des sciences de la nature et favorisent un rapprochement avec les sciences humaines, et les analytiques sont critiques des sciences humaines et favorisent un rapprochement avec les sciences de la nature et/ou les sciences formelles; dans les disciplines ou il y a différentes orientations, les analytiques favorisent le rapprochement avec les versions "dures" et les continentaux avec les versions "molles", par ex la linguistique chomskyenne vs. la critique littéraire, la sociologie statistique vs. la sociologie qualitative, la psychologie cognitive vs. la psychanalyse - encore une fois, avec beaucoup d'exceptions!) Surtout, les philosophes des deux traditions diffèrent dans leurs pratiques de la philosophie: par articles, centrée sur des problèmes, en divisant les problèmes, visant la défense de théories, utilisant l'argumentation, les exemples, les expériences de pensée, le sens commun, les données empiriques et des formalisations, chez les philosophes analytiques; par livres, centrée sur des penseurs, en prenant des perspectives globales ou systématiques, visant l'élaboration de pensées originales, utilisant la référence à la tradition philosophique, la citation, l'exégèse, l'explication et la critique génétique (suivant Nietzsche), la création de concepts (suivant Deleuze), et un style difficile (qui s'écarte du langage courant ou "joue" avec lui comme chez le dernier Heidegger.) Enfin, les philosophes analytiques travaillent surtout avec des philosophes analytiques, et les continentaux avec des continentaux!
Il ne s'agit pas d'une différence de doctrine. Il n'y a pas une thèse importante sur laquelle toute la tradition analytique soit d'accord; il en va de même pour la philosophie continentale. C'était plus le cas dans les années 30-50, où les philosophes analytiques défendaient la résolution des problèmes philosophiques par l'analyse (voire la réforme) logique du langage, et où la phénoménologie de Husserl et Heidegger ralliait les philosophes continentaux et était encore relativement unifiée. Depuis, la situation doctrinale a beaucoup changé. Côté continental, les vagues structuraliste puis post-moderne, avec, me semble-t-il, une grande diversité de doctrines. Côté analytique, retour du réalisme, montée en force des domaines portant sur les choses mêmes plutôt que sur le langage employé pour en parler, notamment la philosophie de l'esprit, de la connaissance, et ontologie, rôle central notion de causalité (théories causales de la perception, de la connaissance, de l'explication, de la référence, ...), le naturalisme, et une bien plus grande diversité de domaines, de doctrines et de méthodes. (Contrairement à une légende tenace en France, l'analyse logique a fait long feu, notamment avec Quine.) Néanmoins, certaines doctrines sont marquées: les naturalistes et empiristes sont rares chez les continentaux, nombreux chez les analytiques; les relativistes et (aujourd'hui) les idéalistes sont rares chez les analytiques, plus nombreux chez les continentaux.
Pourquoi ne se mettent-ils pas d'accord?
Les différences sont profondes. Ce n'est pas comme s'il s'agissait d'une opposition comme celle des rationalistes et des empiristes au XVIIe siècle, qui reflétait un ensembles de positions opposés sur certaines questions centrales (s'il y a des idées innées, etc.). Dans ce cas on pourrait imaginer un débat, des échanges d'arguments, des accords sur le fait que certaines combinaisons de positions sont intenables, etc. Mais dans le présent débat il y a désaccord y compris sur les façons de résoudre les désaccords. Ce n'est pas non plus comme s'il s'agissait de deux disciplines distinctes: les deux traditions sont en compétition sur certaines questions (la philosophie des sciences, de la connaissance, la nature de l'homme, l'éthique), et ont en commun l'héritage de Platon à Hume. (Si, si! Contrairement à une autre légende tenace, les philosophes analytiques ne se voient pas comme les remplaçants mais les successeurs des philosophes du passé; tout au plus revendiquent-ils de suivre l'esprit plus que la lettre!)
Il s'agit d'une opposition entre deux façons de faire de la philosophie. Et elle n'est pas simplement théorique: en pratique, les méthodes, et ce qui est considéré comme légitime, intéressant ou pertinent diffère assez d'une tradition à l'autre pour qu'il soit concrètement improductif de travailler en commun. En caricaturant: le philosophe continental fera des objections de principe dès qu'un philosophe analytique formulera sa thèse en langage logique (ce qui, du point de vue de ce dernier, est juste une façon d'exprimer plus précisément ce qu'il veut dire), et le philosophe analytique arrêtera le philosophe continental à chaque phrase en lui demandant "Qu'est-ce que ça veut dire exactement? Et quels sont vos arguments pour cette affirmation?" (alors que pour ce dernier, cela n'a pas de sens de discuter une conception avant d'en avoir une vision d'ensemble). Ou encore, toujours en caricaturant: le philosophe continental ne se lassera pas de noter des rapprochements ou des différences entre la position présentée et celles d'autres penseurs; le philosophe analytique ne se lassera pas de reformuler exactement la thèse principale ou de chercher les prémisses minimales suffisantes pour la soutenir. Attention, cela ne signifie pas qu'on ne peut pas avoir des discussions intéressantes, comme j'en ai maintes fois fait l'expérience. Cela signifie qu'il est quasiment impossible de faire un travail de recherche (article, livre) qui soit une contribution significative à la recherche des deux traditions à la fois - par exemple, défendre une conception du langage qui suscite un débat approfondi à la fois chez les analytiques et chez les derridiens. (Il y a des exceptions, comme Rawls en philosophie politique.)
Les deux camps sont convaincus que leur façon de faire est la bonne. (Pas par pure et simple foi, ils ont des arguments pour l'affirmer.) Les radicaux de chaque camp pensent que ce que fait l'autre camp n'est tout simplement pas de la philosophie. Beaucoup sont agacés ou vexés de savoir que les gens de l'autre camp pensent ça d'eux.
(Formulé comme ça, ceux qui ne sont pas familiers avec les travaux eux-mêmes seraient tentés de dire: eh bien, vive la pluralité des méthodes! Ce ne sont que plusieurs chemins vers la vérité. Il me semble toutefois que ceux qui connaissent un peu le terrain tomberont d'accord sur le fait qu'en l'état actuel au moins, tout laisse penser que les résultats des deux traditions ne sont ni combinables ni ne tendent à converger.)
Que faut-il faire?
Prouver à ceux de l'autre camp ou à la face du monde que sa façon de faire est la bonne a été maintes fois tenté; ça n'a pas marché - mais ça a certainement servi aux uns et aux autres a préserver, maintenir ou conquérir des ressources universitaires (postes, budgets, publications, étudiants). Supprimer l'un des deux camps est impossible pour les camps eux-mêmes, et risqué pour la puissance publique (là où elle serait en mesure de le faire), qui a une chance sur deux de se tromper. Dire que tout le monde doit travailler ensemble serait suicidaire pour la recherche, si tant est que cela soit possible. Le mieux à faire est d'accepter la divergence, en contrôler les effets, et laisser l'histoire juger!
Quand je dis "accepter la divergence", je ne veux pas dire qu'on doive assurer une audience et des moyens égaux ou installer des quotas. Ce serait absurde. (Supposons que les ressources soit partagées à moitié entre analytiques et continentaux, mais qu'il y ait scission entre phénoménologues et post-modernes: doit-on redistribuer en trois parts? ou partager la part continentale en deux?) Mais il faut tenter de trouver des moyens neutres pour arbitrer la compétition pour les ressources, qui est inévitable: évaluer la qualité et l'audience des revues, l'originalité et les résultats des projets de recherche, etc.
Je veux dire aussi par là qu'on devrait laisser des facs se spécialiser dans une tradition ou tel ou tel domaine d'une tradition. C'est déjà un peu le cas.
Par "contrôler les effets", je veux dire éviter des choses comme laisser des étudiants dans l'ignorance complète du camp d'en face ou de son point de vue, comme cela peut arriver dans les prépas françaises.
Ma position et ce blog
Pour ma part, je me suis orienté dans la tradition analytique après une formation initiale dans la tradition continentale, et, bien sûr, je pense que la façon analytique de faire est meilleure. Vous ne devriez pas trouver ça choquant ou en conclure que je suis un propagandiste acharné! Il serait plutôt étrange que je me sois engagé dans ces recherches si je n'estimais pas qu'elles étaient les plus prometteuses.
Je pense aussi avoir de bonnes raisons de penser cela. C'est pourquoi il m'arrive ici et là dans le blog de dire tout le bien que je pense de tels ou tels argument, thèse, publication de la tradition analytique. Ou de manifester les valeurs intellectuelles que je pense être les bonnes, comme les exigences de clarté, de précision, de simplicité ou d'argumentation. Là encore, il n'y a aucune raison de trouver cela agressif ou partisan. Il serait absurde de reprocher à qui que ce soit de faire connaître les raisons qu'il a de penser que sa façon de faire est meilleure.
Il suit de tout cela, certes, que je pense que ceux qui pensent que la façon
de faire continentale est meilleure ont tort; ainsi que ceux qui pensent
qu'elles sont combinables. Ce serait de la mauvaise foi et de l'incohérence que
de prétendre le contraire. Mais dire que quelqu'un a tort, ce n'est pas être
agressif ou arrogant. Dans la philosophie analytique, où il y a une forte
culture de débat, il arrive régulièrement qu'on entende des choses comme je
ne suis d'accord avec rien de ce que vous venez de dire
. Cela donne parfois
lieu à des sentiments désagréables et des échanges cinglants, mais tout autant
à des débats cordiaux; jamais à des indignations outrées. C'est pourquoi je
trouve normal que de leur côté, des philosophes continentaux pensent que la
voie analytique est mauvaise. Tant qu'on évite les invectives gratuites et
qu'on argumente ses positions, il n'y a rien à redire.
Quelques précisions à ajouter, qui devraient aller de soi mais qu'il vaut mieux rappeler. 1) Ce n'est pas parce qu'on pense que quelqu'un a tort qu'on pense que c'est un idiot. Cela arrive à tout le monde, même aux meilleurs. 2) Ce n'est pas parce qu'on pense qu'une façon de faire, par exemple la dialectique de Hegel, est mauvaise, qu'on pense que c'est totalement dénué de valeur ou d'intérêt. Non: dire que la dialectique de Hegel est une mauvaise façon de faire de la philosophie, c'est soutenir qu'elle n'est pas un bon moyen pour parvenir à la vérité. Cela n'empêche pas d'avoir une valeur comme réalisation intellectuelle. Et même d'en avoir une pour la recherche de la vérité, car les erreurs sont instructives. (Et quand, comme moi, vous pensez que la majorité des théories doivent être fausses, puisque, en gros, il ne peut y avoir qu'une seule vérité, mais il y a une infinité d'erreurs, vous ne considérez pas que c'est un défaut grave qu'une théorie soit fausse.) 3) Ce n'est pas parce qu'on pense qu'une théorie ou une tradition philosophique est mauvaise qu'on pense qu'elle doit être supprimée de l'enseignement ou de l'histoire de la philosophie ou des bibliothèques.
Quant à ce blog, il n'est pas voué à être une défense et illustration de la philosophie analytique (qui se défend très bien toute seule, merci), encore moins une attaque indirecte et sournoise contre la philosophie continentale. Il vise simplement à discuter d'idées qui m'intéressent en philosophie, lesquelles se trouvent habituellement liés à, ou traitées à la façon de, la philosophie analytique. Discussions dans lesquelles peuvent transparaître mes opinions pro-analytiques, que je ne cherche pas à cacher, mais, à l'exception de billets où ce serait dit explicitement, ce n'est vraiment pas l'intention première que de les exprimer. Et si ces discussions amènent des gens qui ne la connaissent pas à découvrir et/ou apprécier la philosophie analytique, c'est tant mieux, mais ce n'est pas l'intention première non plus.
Si vous voulez en savoir plus
- Pascal Engel, La Dispute (Minuit 1997). Met en scène tous les clichés du débat analytique/continental dans un dialogue brillant au premier chapitre, puis le dialogue se transforme en introduction à la philosophie analytique sur les chapitres suivants.
- Plusieurs articles de Kévin Mulligan sur sa page, pour une opinion tranchée sur la question! Si vous avez accès aux revues en ligne, ne manquez pas l'article qu'il vient de co-écrire avec Barry Smith et Peter Simons dans Topoi.
A noter, pour ce dernier numéro de Topoi (25:1-2, sept.2006), on a apparemment demandé à une série de philosophes, analytiques et continentaux, leur avis sur l'état actuel et les perspectives de la philosophie. Intéressant!
Je ne connais pas de description du débat du point de vue continental. (Il y a bien un article dans Esprit de décembre dernier mais il dit des choses tellement ridicules que ce serait peu charitable d'y voir une expression du point de vue continental - l'auteur en tout cas n'en est pas un représentant connu. On reparlera de cet article bientôt.) Si vous en avez, indiquez-les en commentaires!
PS
Je voulais faire court, c'est raté! Mais comme c'est un sujet sensible, mieux vaut être clair et explicite.
Commentaires
Merci Julien, merci beaucoup pour ce billet.
J'ai commencé une note de ce genre après avoir lu les commentaires de Laurence et de François, en y mêlant des souvenirs personnels et en m'appuyant sur le texte de Barry Smith, Israel.
Merci également pour ce billet, clair et précis. J'aimerais ajouter plusieurs choses :
- un texte en ligne de Pascal Engel, "Petits déjeuners analytiques et goûters continentaux", est également une bonne introduction à ces différences (à mon sens essentiellement de pratiques argumentatives) entre ces deux types de philosophies.
- Des philosophes (dits analytiques) comme H.Dreyfus, R.Rorty, R.Brandom, J.Haugeland, J.McDowell, S.Cavell ont le mérite de parfois essayer de dépasser ces clivages (en se référant notamment, non-historiquement, à Hegel, Heidegger,...). Sans parler des thèses d'auteurs comme Wittgenstein (2) et Sellars. Il existe un anti-naturalisme "analytique", mais généralement déconsidéré des deux côtés. Notons aussi les références constantes de bon nombre de philosophes "analytiques" des sciences cognitives à des continentaux comme Heidegger, Merleau-Ponty, Husserl pour critiquer le "only game in town" fodorien.
- La tradition pragmatiste (de Peirce à Dewey/Santayana/Hook/Mead) est aussi une autre voie intéressante. Mais trop continentale (car potentiellement relativiste!) pour les analytiques, et trop analytique (parce qu'américaine!) pour les continentaux, d'après mon expérience.
Merci pour ce billet très intéressant, synthétique et nuancé. A part cela, je crois qu'on pourrait rajouter Jaegwon Kim (philosophie de l'esprit) à la liste des analytiques (je signale deux livres de lui traduits récemment en français: L'esprit dans un monde physique. Essai sur le problème corps-esprit et la causalité mentale (1998) aux éditions Syllepse 2006 et Trois essais sur l'émergence (2005)publié en 2006 chez Ithaque.
Cari amici
Guardate anche un poco in questi loci ( non solamente in francese e on line):
A presto Vittorio
Tant qu'on est dans les références, il serait dommage de ne pas mentionner le texte suivant de K.Mulligan, texte qui ne fait pas dans la dentelle (d'où sa pertinence) : "C'était quoi la philosophie dite continentale" (dans le volume collectif "Un siècle de philosophie", Folio ; disponible sur la page web de l'intéressé). Ce n'est pas ce texte, malheureusement, qui rendra possible un dialogue entre philosophie "continentale" et philosophie "analytique".
Rebonjour,
Je vous remercie pour votre réponse rapide. Vous avez parlé de dissiper les malentendus, et vous avez aussi discuté de la possibilité ou pas d'un accord, lequel vous semble difficile au vu il me semble de l'esprit différent voire hétérogène qui anime la division. Pour ma part, l'expression "prouver à la face du monde que sa façon est la bonne" me parle beaucoup, en étant également conscient qu'un tel voeu est d'abord d'obédience scientifique, ou philosophique en un sens vieux ou ultra-classique du terme. Or les conditions d'un accord ne me paraissent pas si inaccessibles que cela. Par exemple, vous avez parlé de philosophie de la perception : je considère que se mettre en accord sur des thèses en philosophie de la perception est strictement équivalent à la construction d'un système perceptif, ce qui a été le projet de l'IA et continue à être celui des sciences cognitives, entre autres. Parenthèse personnelle, ce sont les intentions exprimées par ces domaines ainsi qu'un peu de mathématique qui m'ont conduit à votre blog par ex. Je dis donc "intentions exprimées", pour signifier que tenir ces intentions est une chose, défendre telles ou telles thèses en est une autre. Et je reviens donc à mon point : dissiper réellement les malentendus, c'est travailler pour un projet positif qui ne serait pas discursif mais "physique" ("à la vue de tout le monde"). Partant, une philosophie de la perception et de l'esprit, toutes traditions confondues, reçoivent une plateforme commune. Bien sûr, il reste à définir ce qu'est la réussite d'un système perceptif ou autre, mais là, c'est déjà de la philosophie. Disons alors une philosophie expérimentale.
Bien à vous encore.
La philosophie expérimentale existe, c'est un mouvement à la mode depuis peu (avec même un sigle populaire, "X-Phi"), inspiré notamment par Stephen Stich. Il y a quelques ambiguïtés sur la portée du projet, mais en tout cas ses défenseurs ont des positions radicalement naturalistes et empiristes que beaucoup de philosophes rejettent, y compris dans la philosophie analytique. (Moi non.) Je suppose que les wittgensteinien y verraient un erreur de catégorie, et que les philosophes continentaux auraient plusieurs objections de principe, et qualifieraient le projet de "scientiste".
C'est vraiment un débat passionnant. voici un autre programme de vérité(après, j'arrête de faire de la pub pour mon blog), l'affaire Judas. Et certains manuscrits coptes sont exposés à Genève; décidément il y a beaucoup de choses en Suisse. J'attends vos commentaires.
Ce serait une bonne chose d'avoir une description du débat d'un point de vue continental. A chaque fois que j'ai pu voir une thématisation du type de ce que tu dis ici, c'était coté analytique.
Un truc que tu ne mentionnes pas, c'est que l'opposition entre ces traditions a tendance à s'être inscrit dans certaines pratiques d'enseignement. Par exemple Hegel et Heidegger sont quasi-systématiquement utilisés en philosophie analytique pour donner un exemple de non sens, ou de mauvaise philosophie. Pour ce que j'ai eu comme cours continentaux, il y avait souvent une tendance à récupérer des auteurs phares de la philo analytique pour les "dés-analyticiser" au passage. Alain Renaut par exemple : il prend Rawls, gomme l'étiquette philo analytique et force le trait sur l'étiquette kantien. C'est toute une série de façon de se référer à la tradition d'en face qui rend difficile sa présentation. Présenter sérieusement la philosophie analytique quand on est soi-même continental me semble quasi-impossible. Autant demander au Cercle de Vienne d'expliquer pourquoi Heidegger est génial.
Spécialiser les facs serait à mon avis pas la bonne solution. Quand on sort du lycée où l'on a eu qu'un prof, si on débarque dans une fac qui est de la même tradition que lui, c'est sûrement le meilleur moyen de passer à coté de la tradition d'en face. De plus le choix de la fac n'est pas principalement motivé par la tradition à laquelle elle appartient : ce qui va compter c'est son niveau, ou les spécialités qu'elle propose (morale, histoire de la philo, &c). Je sais pas si spécialiser par tradition est pas plus dangereux qu'autre chose. D'expérience, c'est la confrontation de différents cours avec des enseignants des deux bords qui m'a permis de progressivement me situer. Si on a pas concrètement l'occasion de voir les deux traditions, de pouvoir parler avec des gens qui se réclame de chacune, il y a peut etre une perte. Pouvoir discuter avec des phénoménologues et des philosophes analytiques au sein d'une même fac me semble fécond. Après si l'une des deux traditions te dégoute, tu peux toujours changer de fac, ou choisir des cours en fonction de la tradition du prof qui fait le cours.
Julien, tu dis à juste titre: "le philosophe analytique arrêtera le philosophe continental à chaque phrase en lui demandant "Qu'est-ce que ça veut dire exactement? Et quels sont vos arguments pour cette affirmation?" (alors que pour ce dernier, cela n'a pas de sens de discuter une conception avant d'en avoir une vision d'ensemble). Ou encore, toujours en caricaturant: le philosophe continental ne se lassera pas de noter des rapprochements ou des différences entre la position présentée et celles d'autres penseurs; le philosophe analytique ne se lassera pas de reformuler exactement la thèse principale ou de chercher les prémisses minimales suffisantes pour la soutenir". N'aurais tu pas du citer Ramsey? (Philosophie 1929)
Il y a une question que je me suis toujours posée Spinoza en écrivant l'Ethique était-il un philosophe analytique? Qui me répondra?
la citation de Ramsey est mal passée, je la reprends
Afin de clarifier ma pensée, la bonne méthode senble tout simplement être de penser pour moi-même "qu'entends-je par là?", "quelles sont les notions distinctes contenues dans ce terme?", "est ce que ceci s'ensuit réellement de cela?" etc. et d'éprouver l'identité de signification entre un definiens suggéré et un definiendum à l'aide d'exemples réels et hypothétiques"
C'est en pensant à cela que je demande si Spinoza était un philosophe analytique dans sa démonstration mathématique du monde, qui ne laisse rien dans l'ombre.
Mais l'idée est peut-être idiote.
Je voudrais répondre à Godemon:
- je ne pense pas que le prof de Terminale puisse influencer les choix d'un futur étudiant.La terminale est une classe d'initiation à la philosophie. Dans mon propre cas, j'avais choisi Aix pour la formation en philosophie des sciences.
- Il est difficile, à mon sens, de maintenir dans un même département les mêmes sensibilités: il faudrait que les gens s'entendent et ne se haïssent pas. En effet, il faut pouvoir travailler ensemble.
A propos, j'allais écrire quelque chose sur Normal Sup Ulm, et je viens d'apprendre qu'il y a des conflits avec M. Canto-Sperber. Est-ce un règlement de compte, une lutte de pouvoir?
A Monsieur Sucre: je suis d'accord avec l'idée selon laquelle il n'y a pas d'oppositions strictes etre deux traditions. Simplement les philosophes anglais, américains, italiens me semblent plus cools que les français avec leurs cravates ! Mais mon propos est sans doute caricatural !
A propos de Spinoza: on pourrait faire une sorte de réppropriation analytique de Spinoza. Après tout, les philosophes anglo-saxons n'étudient pas Aristote comme les spécialistes français. Mais ta question reste difficile. Sans doute, s'agit-il de savoir si l'on peut faire violence à une certaine tradition.
Merci pour vos nombreux commentaires sur ce billet - et pour leur modération!
Sucre, Merci pour la citation de Ramsey, qui décrit bien deux aspects de la pratique analytique: 1) faire attention à ce qui suit de quoi, 2) clarifier le sens d'une thèse à partir d'exemples. Pour répondre à ta question (si je n'aurais pas dû citer Ramsey), un autre aspect des philosophes analytiques est que les références sont rarement obligatoires! Il est certes obligatoire de citer les chercheurs à qui ont reprend des idées; de mentionner la littérature sur la question qui nous occupe; et, quand une thèse est tout particulièrement attachée à un auteur, le signaler (ex, la méthode Ramsey-Lewis de définition des termes théoriques). Mais il y a tout un ensemble d'idées qui sont de domaine public: par exemple, la théorie causale de la perception. Et en général, il est mieux vu, dans un papier, d'introduire les thèses "de domaine public" en disant quelles sont les raisons "intuitives", "de sens commun", ou courantes, de les adopter, plutôt que de s'appuyer sur un auteur ("On pourrait, comme Quine, affirmer que..."; "Or, ainsi que Carnap l'a montré, ...").
C'est un trait de la philosophie analytique qu'on peut discuter, mais que je trouve globalement bon. On peut le discuter: cela peut conduire à une certaine amnésie de l'histoire de la philosophie. On verra ainsi des philosophes discuter des idées sans mentionner le fait qu'elles aient été discutées 40 ans plus tôt. Cela dit, à mon avis les contextes antérieurs sont souvent suffisamment différents pour qu'il ne soit pas clair qu'il y ait un avantage à en transposer les débats dans le nouveau. C'est un bon trait: 1)plutôt que d'occuper vos ressources mémorielles à vous souvenir de qui a dit quoi, vous les occupez à vous souvenir de quelles sont les raisons d'accepter/rejeter les thèses, ce qui est plus pertinent pour réfléchir. 2)Cela permet de se concentrer sur les thèses elles-mêmes. Je dois dire qu'il m'est arrivé plusieurs fois, en France, d'assister à un cours ou à une conférence sur une théorie d'un auteur, et que toute la discussion tourne autour de questions du genre: "est-ce qu'on peut rapprocher cette thèse de la thèse de untel", "Ne doit-on pas distinguer cette thèse de la thèse de untel" ou même "ce que vous avez dit à tel sujet me fait penser à une remarque de untel, qui dit dans tel bouquin que...". Il me semble clair, quand la discussion tourne ainsi, qu'on fait seulement de l'histoire de philosophie, et de l'histoire de la philosophie qui se réduit à un catalogue d'opinions organisés par similarités et différences. 3) Cela permet de se concentrer sur la thèse en évacuant ce qui pourrait distraire ou créer des confusions. Quand on utilise des citations, souvent le vocabulaire diffère de celui qu'on utilise, ce qui peut obliger à faire un peu d'exégèse, voir de rappeler le contexte, etc., autant de choses qui détournent de l'objet de la discussion.
Mais une chose est sûre, j'aurais dû connaître cette citation!
Julien; il faudrait considérer qu'il existe deux manières de faire de l'histoire de la philosophie: a) considérer les textes des anciens comme sacrés; donc je cite respectueusement ou b)dialoguer avec les auteurs du passé. A ce titre, je trouve le livre de J. Bouveresse - Descartes, Leibniz, Kant- très intéressant. Il s'agit de montrer que certains auteurs se sont trompés; par exemple Descartes. Mais pour certains, cette manière de faire pourrait paraître scandaleuse. Jacques Bouveresse parle justement d'un "anachronisme conscient et raisonné."
Pour répondre à Sucre sur Spinoza : Comme Julien l'a dit, les analytiques partagent avec les continentaux une grande part de la tradition. Je crois que le mieux c'est de voir cette distinction "analytique/continentale" comme une distinction d'histoire de la philosophie. La division n'a pas toujours existé, elle apparaît à un moment historique : c'est peut être pas la bonne méthode de vouloir la réappliquer aux périodes antérieures. Peut être que cette distinction perdra sa pertinence dans 50 ans. Aujourd'hui, elle structure le champ philosophique, mais elle ne l'a pas toujours fait. Après si on trouve des éléments analytiques ou continentaux chez un penseur, ça relève plutot de la relecture a posteriori. Quand on lit Hume après Russell et Wittgenstein on est tenté de le classer chez les analytiques, mais c'est plutot les analytiques qui sont inspirés par Hume que le contraire :)
Pour Laurence:Oui oui, je ne pense pas que le prof de Terminale soit déterminant à ce point. Ce que voulait dire, c'est que si par malchance tu as un prof analytique, et que tu vas dans une fac analytique, tu risques plus de passer à coté des traditions que si tu avais eu des profs des deux bords.
Concernant la spécialisation des facs, je suis contre, mais je suis pas contre la spécialisation des sous-domaines de recherche par contre. Pour pouvoir travailler ensemble dans leur domaine, c'est sûr que mieux vaut que deux philosophes soient de la même tradition. Ce que je voulais dire, c'est que ça me semblait intéressant de pouvoir confronter les traditions en ayant, par exemple, un prof de philo morale qui soit analytique, et un prof d'histoire de la philo ancienne continentale. Même si c'est pas les mêmes domaines, tu vois les styles différents. Après si tu veux faire de la morale ET de la philo continentale, tu peux aller dans une fac qui fait de la morale de façon continentale.
Bonjour,
Spinoza n'était pas un philosophe analytique mais un acteur de cinéma : http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne_gen_cpersonne=37237.html
Bien à vous.
Si l'on trouve peu de comptes-rendus du débat du point de vue continental, c'est sans doute que des deux coté du fossé la situation n'est pas symétrique et que la plupart des reproches ne sont pas réversibles, pas en miroir. Le philosophe continental moyen, à supposer qu'il existe, à supposer qu'il ne tienne pas le courant analytique pour une légende urbaine, n'a pas le sens du projet collectif, de l'élan commun (ou alors c'est un sens de la bande, des amitiés et des rencontres. Ne faisons pas d'eux des reclus). Comme cela a été dit, il a tendance à raisonner par auteurs aux projets singuliers plutôt que par questions impersonnelles (rien de péjoratif dans le terme), donc il n'aurait même pas l'idée d'écrire un article ayant pour but de de faire un panorama des conflits contemporains, a fortiori de proposer des esquisses de solution, parce que pour lui il n'y a pas de débat global.
Cette position peut mener aux pires excès (Deleuze pour qui il n'y a pas de débat du tout et qui s'enfuit quand il entend le mot discussion) mais elle nous montre en même temps l'excès inverse, lequel serait l'illusion que la philosophie contemporaine en train de se faire est transparente, qu'il suffit de la lire pour la comprendre, pour en démêler les hésitations et les conflits. C'est une illusion, parce qu'il n'y a pas de surplomb possible, pas de point de vue des anges, parce qu'être informé de la tenue de tous les colloques et de la sortie de tous les articles sur Terre n'implique pas qu'on puisse faire l'histoire du présent, ou alors au prix de la réification, de la caricature et de l'enlisement contre lequel ce genre d'article veut pourtant lutter. La philosophie ne se fait pas par des synthèses analytiques tellement générales qu'on en oublie qu'elle est un processus hésitant et laborieux et même que ce processus est déjà l'abstraction d'une somme de chercheurs qui bossent in situ. Avec ce genre d'article, on risque de tomber dans le piège de l'intelligibilité immédiate et parfaite du présent et, pire, de croire que nous faisons ce présent, que nous faisons la philosophie en la commentant. On ne peut pas contempler la philosophie de l'extérieur, en faire un passé qu'on réutilisera ensuite comme présent. A vouloir étaler toute la philosophie contemporaine sur une table, comme un général déplie sa carte d'état-major, on la brouille paradoxalement, on la rend encore plus doctrinale qu'elle ne l'était avant l'article.
Dans ce cas, comment lutter contre les préjugés, les dédains, les incompréhensions respectives ? Pas par des FAQ, des chartes, des guides, mais par des confrontations thèse par thèse, tout simplement en faisant de la philo.
Par ailleurs, j'aime cet article - en fait c'est le meilleur que j'ai lu sur le thème. Je le trouve honnête, respectueux et intelligent dans sa vision de l'exercice philosophique.
Cher Godemon, crois-tu que le philosophe analytique en classe Terminale retire ses ailes (!) alors que le philosophe continental conserve ses habits ? Tu sais, nous sommes loin de nous poser cette question...Actuellement, nous perdons nos futurs philosophes en classe littéraire (d'autres métiers sont possibles) et nos "meilleurs" élèves sont en série scientifique. Et, ils ne font pas de philosophie au cours de leurs futures études (derniers en date, 19/20 en philo: Normal Sup physique, Ecole des Mines). ô Baptiste: oui, on peut reprocher ce point de vue "impersonnel" aux philosophes analytiques . Et puis une certaine méthode: première proposition,deuxième proposition...puis on montre que (1) et (2) sont compatibles ou pas. Il n'existe pas de position en surplomb ? C'est sans doute vrai. Quel débat ! Il faudrait songer à écrire un livre sur ces questions Julien ou organiser un petit colloque.
Laurence, désolé mais je comprends rien à ton histoire d'ailes et d'habits. Ce que j'ai voulu dire depuis le début ça porte sur la rencontre des traditions au cours du cursus "philosophique". Les deux traditions ne cohabitent pas vraiment pacifiquement : si on ne rencontre pas pour de vrais des représentants des deux cotés, on risque de passer à coter d'une des traditions, ou de la connaître tout en conservant une vision biaisée. Si tu as jamais eu un prof qui considère l'empirisme comme une théorie digne de ce nom, ou si tu as jamais eu un seul enseignant qui pense que la phénoménologie vale le coup, je dis pas que tu ne puisses pas toi même t'orienter vers l'empirisme ou la phénomonélogie. Mais si tous les types qui t'ont formés sont unanimes sur un truc, s'y opposer frontalement me semble plus difficile que si tu as eu l'occase de voir, que oui, il y a des gens, pas plus stupides que d'autres, qui soutiennent, au choix l'empirisme ou la phéno.
Je ne parle du prof de terminale que pour montrer l'articulation dommageable que me semble favoriser une spécialisation des facs elles mêmes. A savoir a plus de chance d'avoir un parcours tout dans une tradition. On a un prof d'une tradition, éventuellement on lui demande des conseils sur où s'inscrire en fac, il nous conseille un truc plutot dans sa tradition, et la boucle est bouclée. Je ne dis pas qu'un prof est déterminant, ni même fait de n'avoir eu que des profs dans une des deux traditions, mais je pense que l'absence de rencontre de la tradition opposée au cours de la formation en philosophie est une vraie perte. Cela contribue ne facilite peut être pas le passage d'une tradition à l'autre pour une personne, n'y ne favorise un dialogue pas trop biaisé. C'est peut être même un bon moyen pour les traditions de s'auto-renforcer que de former des élèves spécialement dans la tradition et de ne pas avoir une forme de pluralisme au sein même des facs.
Merci encore pour ces ces nombreux commentaires, et désolé de ne pouvoir répondre à tous...
Laurence: je n'aime pas trop ce mot "dialoguer", non parce que je n'aime pas le dialogue (j'espère que les lecteurs du blog ont constaté l'inverse), mais parce que dire "il faut dialoguer", c'est ambigü. D'une part il y a plein de façons de dialoguer: discuter, s'affronter, critiquer, examiner, etc. "Dialoguer" dit seulement qu'on parle l'un à l'autre, chacun son tour, ce qui englobe à peu près tout et n'importe quoi. Et en particulier, c'est plus ambigü quand on parle d'auteurs passés ou de livres: j'ai beau parler à ma Critique de la Raison Pure, elle ne me répond pas.
Cela dit, je crois que tu opposes en effet deux façons de considérer des auteurs passés: 1) les considérer comme sacrés; i.e. que tout ce qu'ils disent est vrai ou "juste" d'une façon ou d'une autre; 2) les considérer comme des participants à un débat sur telle ou telle question qu'on se pose; i.e. discuter leurs thèses avec l'objectif de savoir si on doit les adopter. Il me semble qu'il y a une troisième façon de les considérer: 3) présenter leurs thèses et discuter de la valeur des arguments pour celles-ci, indépendamment de la question de savoir si on doit les accepter aujourd'hui. La différence avec (1) c'est qu'on ne considère pas le philosophes comme un "concepteur" mais comme un "argumentateur". La différence avec (3) c'est qu'on laisse de coté des remarques du genre "cet aspect de la philosophie de l'esprit d'Aristote est réfuté par les découvertes récentes de la psychologie cognitive" ou "l'esthétique transcendantale est réfutée depuis l'apparition des géométries non-euclidiennes". Il me semble que c'est la façon de faire des historiens de la philosophie de tendance analytique (mais pas nécessairement d'eux seuls), comme Jonathan Barnes ou Myles Burnyeat.
Baptiste: merci pour tes multiples et pertinentes remarques. Je ne partage pas ton avis sur l'opacité du présent philosophique. L'idée semble être: (1) l'état présent de la philosophie est toujours plus compliqué qu'on croit. Donc, (2) on ne peut pas faire un compte-rendu synthétique du paysage philosophique contemporain et être certain de ne pas se tromper; ou même, on ne peut pas le faire sans se tromper partiellement. Donc, (3) il ne sert à rien d'en faire. Contre (1)-(2), même quand une chose est infiniement compliquée, on peut en assurer des choses vraies pourvu qu'on se situe au niveau de marges d'erreur suffisant. Par ex, on ne peut pas dire la température exacte d'une pièce, parce que chaque centimètre cube est légèrement différent, mais on peut donner une température moyenne avec une marge d'erreur, et cette approximation est parfaitement vraie. Aussi, toujours contre (1)-(2), la bonne façon de faire face à un phénomène complexe ou partiellement occulté, ce n'est pas de dire qu'il est trop complexe pour en rendre compte, ou qu'on ne pourra jamais être certain de le saisir, mais de commencer à proposer une théorie simple, de voir où elle pêche, de la réviser, et ainsi de suite. Enfin, contre (3), même en admettant que le projet de rendre compte du paysage présent de la philosophie, du moins dans ses grandes lignes, soit complètement vain, il reste que les acteurs eux-mêmes (les philosophes, aujourd'hui) ont une certaine vision de ce paysage, et il est utile que celle-ci soit connue (à la fois d'eux-mêmes, qui peuvent ne pas être au clair sur leurs propres idées à ce sujet, et des autres acteurs en général, des évaluateurs/décideurs, et des étudiants.)
D'accord Julien. Je vais alors parler d'écoute et d'accueil. Je dois être capable d'écouter et d'accueillir les propos d'autrui avec bienveillance et charité, ce dont tu es capable. Bravo.
Bonjour,
le preprint de l'article publié dans la revue Topoï est disponible sur le site de Barry Smith (au format PDF).
Simple réaction aux propos de Baptiste :
"Cette position (individualiste-continentale) peut mener aux pires excès (Deleuze pour qui il n'y a pas de débat du tout et qui s'enfuit quand il entend le mot discussion)"
C'est plutôt étonnant de faire de Deleuze un penseur solitaire alors que ses livres les plus importants ont été ecrits à 4 mains et relation constante avec des groupes de reflexion collective (le FAHR, le Cerfi, etc...).
Qui plus est, il ne dit pas exactement que discuter et argumenter ne permettent pas de faire de la bonne philosophie (tu trouves qu'il n'y a pas d'arguments dans Différence et Répétition ?) mais que la communication n'est pas "constitutive" (au sens quasi-transcendantal que lui donnent Rorty et Habermas) de l'activité philosophique. A mon avis, un philsophe analytique ne cesse pas de l'être s'il se retrouve sur une ile deserte dotée dans l'idéal d'une bonne bibliothèque... Deleuze developpe des arguments que l'on peut attaquer ou défendre rationellement, (notamment une théorie expresionniste du "sens") comme le font quelques TRES RARES philosophes analytiques (James William en l'occurence)
C'est vrai que la distinction professeur public/penseur privé a une certaine importance dans la mythologie du couple analytique/continentale mais que sont au juste l'institute of social research ou Le collège international de philosophie, sinon des structures de recherche collective ? C'est quand même dans la tradition continentale - en particulier marxiste - que l'on a forgé la notion d'"intellectuel collectif" et de "general intellect"
Merci Mikaël, il est aussi sur le site de Kévin Mulligan, je change le lien.
Je soumets cette caractérisation simpliste des philosophies continentale et analytique. Elle met donc de son côté tous les risques d'être critiquée comme étant fausse, incomplète, etc. Continentale = adore le livres Analytique = abhorre les livres On pourrait la rapprocher de tête bien pleine/ tête bien faite.
Bonjour,
Je voulais juste vous prévenir que j'avais mis cette page en lien sur l'article wikipedia sur la philo analytique ; j'espère que ça ne vous dérange pas.
Pas de problème, je mettrai le lien à jour si je fais une page à part ("FAQ philosophie analytique"!). J'ai moi-même du travail sur le feu sur Wikipédia: l'article connaissance...
In fine, con. ou anal., l'essentiel est de se faire plaisir.