Il y a longtemps que j'ai le projet de faire une "FAQ philosophie analytique" pour remédier à l'ignorance dans laquelle beaucoup sont plongés à ce sujet dans le monde francophone. Ce commentaire posté dans un billet récent me donne l'occasion de m'y mettre un peu. Et de dire que ce blog n'est pas une machine de guerre anti-continentale, mais aussi qu'il n'y a pas de honte à défendre ou illustrer le genre de philosophie que je cherche à faire.

Qu'appelle-t-on "philosophie analytique" et "philosophie contientale"?

Il y a deux traditions dans la philosophie actuelle, "analytique" et "continentale". Le terme "philosophie analytique" vient de Russell, je crois, et le terme de "philosophie continentale" a été forgé par les philosophes analytiques pour désigner la tradition philosophique qui va de l'idéalisme Allemand au post-modernisme en passant par la phénoménologie et l'herméneutique. La tradition analytique est celle de Frege, Russell, Moore, Wittgenstein, Carnap, Tarski, Quine, Davidson, Kripke, Lewis, Putnam, Nozick, Rawls, Strawson, Armstrong, Dummett, Wiggins, Williams, Evans, Searle, Dennett, et Fodor. La tradition continentale est celle de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Kierkegaard, Schopenhauer, Marx, Nietzsche, et plus nettement Husserl, Cassirer, Heidegger, Adorno, Bachelard, Kojève, Gadamer, Sartre, Merleau-Ponty, Lacan, Lévinas, Althusser, Foucault, Deleuze, Derrida, Lyotard, Vattimo, Severino, Apel, Habermas. C'est donc un peu réducteur de parler uniquement de la tradition "phénoménologique", mais il est vrai que celle-ci domine la philosophie continentale aujourd'hui. La division est moins marquée chez les historiens de la philosophie et dans des domaines spécialisés comme l'éthique, l'esthétique, la philosophie politique, au sens où, dans ces domaines, il y a certes des auteurs clairement "continentaux" et des auteurs clairement "analytiques", mais aussi un nombre important d'auteurs qu'on serait bien en peine de classer et qui sont lus par les gens des deux bords. En outre, les frontières sont floues: il y a des gens qui travaillent dans un style continental mais s'inspirent d'auteurs de la tradition analytique comme Wittgenstein, des gens qui travaillent dans un style analytique mais s'inspirent d'auteurs de la tradition continentale comme Husserl ou Marx, et il y a des philosophes comme Rorty qui sont clairement des héritiers de la tradition analytique mais dont le style se rapproche du style continental, et des philosophes de la tradition continentale comme Brentano dont les idées ont été intégrées à la tradition analytique.

Les philosophes analytiques sont dominants dans le monde anglo-saxon, en Scandinavie et en Pologne, mais forment une minorité significative en Espagne, en Allemagne et en France. La philosophie continentale est essentiellement développée en France et en Allemagne, mais elle a une influence internationale, notamment aux Etats-Unis, dans les départements de critique littéraire et d' "études culturelles" (cultural studies).

Il me semble que la philosophie analytique est le courant dominant aujourd'hui, en termes de nombre de publications et de nombre de philosophes, surtout si on distingue différents courants dans la philosophie continentale (phénoménologie <em>vs</em>. post-modernisme), mais c'est peut-être une illusion de ma part due au fait que j'y appartiens. NB: J'aimerais avoir des données là-dessus, si quelqu'un a une indication!

(Note. J'ai repris les noms (en partie) et les informations géographiques à K. Mulligan, The Great Divide.)

Quelle est la différence entre les deux traditions?

Il n'y a pas une différence unique entre les deux traditions, mais un faisceau de différences, et on trouvera toujours un contre-exemple à chaque différence particulière qu'on proposera. De façon générale, les philosophes analytiques et continentaux ont des lectures différentes (cf. les listes d'auteurs ci-dessus), s'intéressent à des problèmes différents, ont des avis différents sur l'histoire de la philosophie (par exemple, il me semble que beaucoup de "continentaux" pensent que Kant a montré que l'empirisme était intenable; les analytiques, non), ont des conceptions différentes du rôle de l'histoire de la philosophie dans la philosophie contemporaine (plus important selon les continentaux), et ont des conceptions différentes des sciences et du rapport de la philosophie avec elles (schématiquement, les contientaux sont critiques des sciences de la nature et favorisent un rapprochement avec les sciences humaines, et les analytiques sont critiques des sciences humaines et favorisent un rapprochement avec les sciences de la nature et/ou les sciences formelles; dans les disciplines ou il y a différentes orientations, les analytiques favorisent le rapprochement avec les versions "dures" et les continentaux avec les versions "molles", par ex la linguistique chomskyenne vs. la critique littéraire, la sociologie statistique vs. la sociologie qualitative, la psychologie cognitive vs. la psychanalyse - encore une fois, avec beaucoup d'exceptions!) Surtout, les philosophes des deux traditions diffèrent dans leurs pratiques de la philosophie: par articles, centrée sur des problèmes, en divisant les problèmes, visant la défense de théories, utilisant l'argumentation, les exemples, les expériences de pensée, le sens commun, les données empiriques et des formalisations, chez les philosophes analytiques; par livres, centrée sur des penseurs, en prenant des perspectives globales ou systématiques, visant l'élaboration de pensées originales, utilisant la référence à la tradition philosophique, la citation, l'exégèse, l'explication et la critique génétique (suivant Nietzsche), la création de concepts (suivant Deleuze), et un style difficile (qui s'écarte du langage courant ou "joue" avec lui comme chez le dernier Heidegger.) Enfin, les philosophes analytiques travaillent surtout avec des philosophes analytiques, et les continentaux avec des continentaux!

Il ne s'agit pas d'une différence de doctrine. Il n'y a pas une thèse importante sur laquelle toute la tradition analytique soit d'accord; il en va de même pour la philosophie continentale. C'était plus le cas dans les années 30-50, où les philosophes analytiques défendaient la résolution des problèmes philosophiques par l'analyse (voire la réforme) logique du langage, et où la phénoménologie de Husserl et Heidegger ralliait les philosophes continentaux et était encore relativement unifiée. Depuis, la situation doctrinale a beaucoup changé. Côté continental, les vagues structuraliste puis post-moderne, avec, me semble-t-il, une grande diversité de doctrines. Côté analytique, retour du réalisme, montée en force des domaines portant sur les choses mêmes plutôt que sur le langage employé pour en parler, notamment la philosophie de l'esprit, de la connaissance, et ontologie, rôle central notion de causalité (théories causales de la perception, de la connaissance, de l'explication, de la référence, ...), le naturalisme, et une bien plus grande diversité de domaines, de doctrines et de méthodes. (Contrairement à une légende tenace en France, l'analyse logique a fait long feu, notamment avec Quine.) Néanmoins, certaines doctrines sont marquées: les naturalistes et empiristes sont rares chez les continentaux, nombreux chez les analytiques; les relativistes et (aujourd'hui) les idéalistes sont rares chez les analytiques, plus nombreux chez les continentaux.

Pourquoi ne se mettent-ils pas d'accord?

Les différences sont profondes. Ce n'est pas comme s'il s'agissait d'une opposition comme celle des rationalistes et des empiristes au XVIIe siècle, qui reflétait un ensembles de positions opposés sur certaines questions centrales (s'il y a des idées innées, etc.). Dans ce cas on pourrait imaginer un débat, des échanges d'arguments, des accords sur le fait que certaines combinaisons de positions sont intenables, etc. Mais dans le présent débat il y a désaccord y compris sur les façons de résoudre les désaccords. Ce n'est pas non plus comme s'il s'agissait de deux disciplines distinctes: les deux traditions sont en compétition sur certaines questions (la philosophie des sciences, de la connaissance, la nature de l'homme, l'éthique), et ont en commun l'héritage de Platon à Hume. (Si, si! Contrairement à une autre légende tenace, les philosophes analytiques ne se voient pas comme les remplaçants mais les successeurs des philosophes du passé; tout au plus revendiquent-ils de suivre l'esprit plus que la lettre!)

Il s'agit d'une opposition entre deux façons de faire de la philosophie. Et elle n'est pas simplement théorique: en pratique, les méthodes, et ce qui est considéré comme légitime, intéressant ou pertinent diffère assez d'une tradition à l'autre pour qu'il soit concrètement improductif de travailler en commun. En caricaturant: le philosophe continental fera des objections de principe dès qu'un philosophe analytique formulera sa thèse en langage logique (ce qui, du point de vue de ce dernier, est juste une façon d'exprimer plus précisément ce qu'il veut dire), et le philosophe analytique arrêtera le philosophe continental à chaque phrase en lui demandant "Qu'est-ce que ça veut dire exactement? Et quels sont vos arguments pour cette affirmation?" (alors que pour ce dernier, cela n'a pas de sens de discuter une conception avant d'en avoir une vision d'ensemble). Ou encore, toujours en caricaturant: le philosophe continental ne se lassera pas de noter des rapprochements ou des différences entre la position présentée et celles d'autres penseurs; le philosophe analytique ne se lassera pas de reformuler exactement la thèse principale ou de chercher les prémisses minimales suffisantes pour la soutenir. Attention, cela ne signifie pas qu'on ne peut pas avoir des discussions intéressantes, comme j'en ai maintes fois fait l'expérience. Cela signifie qu'il est quasiment impossible de faire un travail de recherche (article, livre) qui soit une contribution significative à la recherche des deux traditions à la fois - par exemple, défendre une conception du langage qui suscite un débat approfondi à la fois chez les analytiques et chez les derridiens. (Il y a des exceptions, comme Rawls en philosophie politique.)

Les deux camps sont convaincus que leur façon de faire est la bonne. (Pas par pure et simple foi, ils ont des arguments pour l'affirmer.) Les radicaux de chaque camp pensent que ce que fait l'autre camp n'est tout simplement pas de la philosophie. Beaucoup sont agacés ou vexés de savoir que les gens de l'autre camp pensent ça d'eux.

(Formulé comme ça, ceux qui ne sont pas familiers avec les travaux eux-mêmes seraient tentés de dire: eh bien, vive la pluralité des méthodes! Ce ne sont que plusieurs chemins vers la vérité. Il me semble toutefois que ceux qui connaissent un peu le terrain tomberont d'accord sur le fait qu'en l'état actuel au moins, tout laisse penser que les résultats des deux traditions ne sont ni combinables ni ne tendent à converger.)

Que faut-il faire?

Prouver à ceux de l'autre camp ou à la face du monde que sa façon de faire est la bonne a été maintes fois tenté; ça n'a pas marché - mais ça a certainement servi aux uns et aux autres a préserver, maintenir ou conquérir des ressources universitaires (postes, budgets, publications, étudiants). Supprimer l'un des deux camps est impossible pour les camps eux-mêmes, et risqué pour la puissance publique (là où elle serait en mesure de le faire), qui a une chance sur deux de se tromper. Dire que tout le monde doit travailler ensemble serait suicidaire pour la recherche, si tant est que cela soit possible. Le mieux à faire est d'accepter la divergence, en contrôler les effets, et laisser l'histoire juger!

Quand je dis "accepter la divergence", je ne veux pas dire qu'on doive assurer une audience et des moyens égaux ou installer des quotas. Ce serait absurde. (Supposons que les ressources soit partagées à moitié entre analytiques et continentaux, mais qu'il y ait scission entre phénoménologues et post-modernes: doit-on redistribuer en trois parts? ou partager la part continentale en deux?) Mais il faut tenter de trouver des moyens neutres pour arbitrer la compétition pour les ressources, qui est inévitable: évaluer la qualité et l'audience des revues, l'originalité et les résultats des projets de recherche, etc.

Je veux dire aussi par là qu'on devrait laisser des facs se spécialiser dans une tradition ou tel ou tel domaine d'une tradition. C'est déjà un peu le cas.

Par "contrôler les effets", je veux dire éviter des choses comme laisser des étudiants dans l'ignorance complète du camp d'en face ou de son point de vue, comme cela peut arriver dans les prépas françaises.

Ma position et ce blog

Pour ma part, je me suis orienté dans la tradition analytique après une formation initiale dans la tradition continentale, et, bien sûr, je pense que la façon analytique de faire est meilleure. Vous ne devriez pas trouver ça choquant ou en conclure que je suis un propagandiste acharné! Il serait plutôt étrange que je me sois engagé dans ces recherches si je n'estimais pas qu'elles étaient les plus prometteuses.

Je pense aussi avoir de bonnes raisons de penser cela. C'est pourquoi il m'arrive ici et là dans le blog de dire tout le bien que je pense de tels ou tels argument, thèse, publication de la tradition analytique. Ou de manifester les valeurs intellectuelles que je pense être les bonnes, comme les exigences de clarté, de précision, de simplicité ou d'argumentation. Là encore, il n'y a aucune raison de trouver cela agressif ou partisan. Il serait absurde de reprocher à qui que ce soit de faire connaître les raisons qu'il a de penser que sa façon de faire est meilleure.

Il suit de tout cela, certes, que je pense que ceux qui pensent que la façon de faire continentale est meilleure ont tort; ainsi que ceux qui pensent qu'elles sont combinables. Ce serait de la mauvaise foi et de l'incohérence que de prétendre le contraire. Mais dire que quelqu'un a tort, ce n'est pas être agressif ou arrogant. Dans la philosophie analytique, où il y a une forte culture de débat, il arrive régulièrement qu'on entende des choses comme je ne suis d'accord avec rien de ce que vous venez de dire. Cela donne parfois lieu à des sentiments désagréables et des échanges cinglants, mais tout autant à des débats cordiaux; jamais à des indignations outrées. C'est pourquoi je trouve normal que de leur côté, des philosophes continentaux pensent que la voie analytique est mauvaise. Tant qu'on évite les invectives gratuites et qu'on argumente ses positions, il n'y a rien à redire.

Quelques précisions à ajouter, qui devraient aller de soi mais qu'il vaut mieux rappeler. 1) Ce n'est pas parce qu'on pense que quelqu'un a tort qu'on pense que c'est un idiot. Cela arrive à tout le monde, même aux meilleurs. 2) Ce n'est pas parce qu'on pense qu'une façon de faire, par exemple la dialectique de Hegel, est mauvaise, qu'on pense que c'est totalement dénué de valeur ou d'intérêt. Non: dire que la dialectique de Hegel est une mauvaise façon de faire de la philosophie, c'est soutenir qu'elle n'est pas un bon moyen pour parvenir à la vérité. Cela n'empêche pas d'avoir une valeur comme réalisation intellectuelle. Et même d'en avoir une pour la recherche de la vérité, car les erreurs sont instructives. (Et quand, comme moi, vous pensez que la majorité des théories doivent être fausses, puisque, en gros, il ne peut y avoir qu'une seule vérité, mais il y a une infinité d'erreurs, vous ne considérez pas que c'est un défaut grave qu'une théorie soit fausse.) 3) Ce n'est pas parce qu'on pense qu'une théorie ou une tradition philosophique est mauvaise qu'on pense qu'elle doit être supprimée de l'enseignement ou de l'histoire de la philosophie ou des bibliothèques.

Quant à ce blog, il n'est pas voué à être une défense et illustration de la philosophie analytique (qui se défend très bien toute seule, merci), encore moins une attaque indirecte et sournoise contre la philosophie continentale. Il vise simplement à discuter d'idées qui m'intéressent en philosophie, lesquelles se trouvent habituellement liés à, ou traitées à la façon de, la philosophie analytique. Discussions dans lesquelles peuvent transparaître mes opinions pro-analytiques, que je ne cherche pas à cacher, mais, à l'exception de billets où ce serait dit explicitement, ce n'est vraiment pas l'intention première que de les exprimer. Et si ces discussions amènent des gens qui ne la connaissent pas à découvrir et/ou apprécier la philosophie analytique, c'est tant mieux, mais ce n'est pas l'intention première non plus.

Si vous voulez en savoir plus

  • Pascal Engel, La Dispute (Minuit 1997). Met en scène tous les clichés du débat analytique/continental dans un dialogue brillant au premier chapitre, puis le dialogue se transforme en introduction à la philosophie analytique sur les chapitres suivants.
  • Plusieurs articles de Kévin Mulligan sur sa page, pour une opinion tranchée sur la question! Si vous avez accès aux revues en ligne, ne manquez pas l'article qu'il vient de co-écrire avec Barry Smith et Peter Simons dans Topoi.

A noter, pour ce dernier numéro de Topoi (25:1-2, sept.2006), on a apparemment demandé à une série de philosophes, analytiques et continentaux, leur avis sur l'état actuel et les perspectives de la philosophie. Intéressant!

Je ne connais pas de description du débat du point de vue continental. (Il y a bien un article dans Esprit de décembre dernier mais il dit des choses tellement ridicules que ce serait peu charitable d'y voir une expression du point de vue continental - l'auteur en tout cas n'en est pas un représentant connu. On reparlera de cet article bientôt.) Si vous en avez, indiquez-les en commentaires!

PS

Je voulais faire court, c'est raté! Mais comme c'est un sujet sensible, mieux vaut être clair et explicite.