La Croix rapporte deux refus récents opposés par des évêques à des associations musulmanes désirant prier dans leurs cathédrales (Des évêques refusent aux musulmans de prier dans leur cathédrale, 4/1/06). Celles-ci sont l'occasion d'un florilège d'arguments théologiques douteux.

Pas de prière musulmane dans les cathédrales

La première histoire est celle de l'évèque de Cordoue, qui rejette la demande d'une association musulmane de partager la Grande Mosquée de Courdoue, reconvertie en cathédrale Sainte-Marie en 1236. Arguments des musulmans:

  • Le président de la Junta islamica, Mansur Escudero, précisait au pape que son objectif n’était pas de « s’approprier ce lieu bénit, mais d’y favoriser, avec vous et d’autres confessions, un espace œcuménique singulier et unique au monde ». (La Croix, 4/1/06)

Explications de la décision de l'évèque par le délégué diocésain à l’œcuménisme et au dialogue interreligieux:

  • la mosquée-cathédrale Sainte- Marie, a rappelé Manuel Gonzalez, « est une église catholique et ne peut être partagée, car les chrétiens et les musulmans ont peu de patrimoine commun ». (La Croix, 4/1/06)
  • Et d’ajouter qu’il n’est pas possible de créer un lieu de culte commun, puisque les musulmans « ne partagent pas la même conception du Dieu chrétien qui est un et trine » : la conception islamique du monothéisme exclut en effet que Dieu puisse être Père, Fils et Saint-Esprit. (La Croix, 4/1/06)
  • « Si j’entre dans une mosquée, je ne me permettrais pas de faire le signe de croix », a poursuivi le délégué diocésain. (La Croix, 4/1/06)

Je dois dire que je ne suis pas l'argument: "l'Islam ne croit pas que Dieu est trine, le catholicisme le croit, donc il ne leur est pas possible de prier dans le même lieu"! D'autant que, comme l'évêque le rappelle (dans ce communiqué, point 2), il faut ajouter la précision: "sauf dans les lieux de culte temporaires comme les aéroports ou les villages olympiques".

Suit un rappel du fait que cette mosquée est un chef-d’œuvre de l’architecture omeyyade andalouse (785-987) (et donc de l'architecture musulmane). Mais attention:

  • Mais cette mosquée, comme le rappelle l’évêque de Cordoue, avait elle-même été édifiée sur l’ancienne basilique wisigothe San Vicente, rachetée aux chrétiens. Bon nombre de ses colonnes proviendraient de cet ancien bâtiment chrétien. Voir aussi le point 3 du communiqué épiscopal cité ci-dessous, dans lequel l'évêque affirmer posséder tous les titres juridiques pour réserver la cathédrale exclusivement à l'usage catholique.

A partir de combien de colonnes chrétiennes une mosquée devient un lieu de culte trinitaire?

Un communiqué de presse de l'évêché donne d'autres justifications intéressantes:

  • L'usage compartimenté de temples et de lieux de cultes ne favoriserait pas ce dialogue (interreligieux), mais engendrerait seulement la confusion chez les fidèles, en alimentant l'indifférence religieuse (communiqué, point 2) Restons étrangers!
  • Dans la cathédrale de Cordoue, comme dans toutes les autres cathédrales, réside le Seigneur dans le Saint-Sacrement de l'Eucharistie. Ce fait fondemental rend intenable ("inviable") la prière d'autre traditions religieuses dans son enceinte. (communiqué, point 6) Là j'ai du mal à suivre. Est-ce que le Seigneur serait vexé? (mais n'est-il pas alors vexé des prières d'autres traditions en général?) Ou est-ce parce que les musulmans croiraient à tort que leur Seigneur est là? (mais n'est-ce pas le même Seigneur?) Ou est-ce que les autres prières dé-sanctifieraient la cathédrale?

La seconde histoire est celle du cardinal Joachim Meisner, évêque de Cologne, qui a mis fin à une tradition introduite par son prédécesseur en 1965 qui consistait à autoriser des prières musulmanes dans la Cathédrale de Cologne pendant le Ramadan (La Croix, 4/1/06). Malheureusement, la Croix ne rapporte pas les raisons de l'évêque. Le journal cite seulement le Père Jourdan, délégué du diocèse de Paris pour le dialogue islamo-chrétien, qui explique que des lieux de cultes chrétiens ont pu être prêtés à des musulmans dans les années 1970-1980 du fait de la pénurie de salles de prière musulmanes, mais qu'aujourd'hui, cela n’est plus accepté. Prêt uniquement en dernière extrémité, donc.

A cela, le P. Jourdan ajoute (lui aussi) l'argument obscur de la confusion:

  • De même, on veille à ne pas parler de « prier ensemble », pour éviter toute confusion. « Quand des chrétiens et des musulmans veulent se retrouver, conseille le P. Jourdan, qu’ils se mettent d’accord pour lire un texte qui ne soit pas marqué, tel le Cantique des créatures de François d’Assise, ou pour prendre un temps de silence ensemble. » (La Croix, 4/1/06)

Quelle est la confusion qui risque se produire? Que les fidèles croient qu'ils prient en même temps le même Dieu? N'est-ce pas ce qu'il font? (- Non, les uns prient Dieu et les autres une idole?) Ou Dieu risque-t-il de confondre la voix des bons avec celle des mauvais et frapper les premiers, ou aider les seconds, par erreur? Ou le fait de joindre les prières de mauvais croyants aux siennes annulerait-il les siennes par une sorte de mécanisme qui m'échappe?

(En passant, je me demande si ces délégués au dialogue inter-religieux ne sont pas en fait des délégués aux conflits inter-religieux et à la nette séparation des religions entre elles !)

Du droit d'endocriner les enfants

Mais le meilleur de cet article reste l'interdiction par l'évêque-cardinal Meisner aux enfants de participer à des prières inter-religieuses:

  • En novembre, le cardinal Meisner avait déjà provoqué semblables protestations en interdisant aux professeurs de religion de son diocèse d’organiser des prières interreligieuses et aux enfants catéchisés d’y participer. (La Croix, 4/1/06)

(NB: plus d'information sur l'interdiction sur WDR.de (6/12/06) mais je ne lis pas l'Allemand...)

Cette décision est apparemment très décriée, y compris chez les catholiques de l'évêché. Voici la justification initiale que le cardinal donnait :

  • Il faisait valoir que la foi des enfants n’était pas suffisamment développée et qu’il leur manquait la capacité de « différenciation » nécessaire pour comprendre des cérémonies interreligieuses. (La Croix, 4/1/06) Apparemment, la raison exacte (voir dépèche Reuters du 11/12/06 citée ici) est que les adultes peuvent comprendre la distinction entre prier silencieusement à côté d'un musulman, comme le pape en Turquie, et prier à voix haute avec un musulman.

Juste un problème de compréhension, donc. (Lequel exactement, cela reste mystérieux: peut-être le risque que les enfants croient à tort que les deux prières sont de la même religion, ce qui serait déjà un peu être infidèle sans le savoir?)

Mais il y a seconde justification, dans un interview récente pour le tabloid Bild (elle n'est pas en ligne, je crois):

  • il faut faire la différence, expliquait-il, entre les adultes, capables d’assister silencieusement à la prière de fidèles d’une autre religion, et les enfants, « qui ont le droit de pouvoir faire l’apprentissage de leur foi sans mélange ». (La Croix, 4/1/06)

Le droit des enfants à faire l'apprentissage de leur foi! Cela me rend perplexe. Comment est-ce que cela peut être leur foi, s'ils ne l'ont pas encore apprise? Naît-on catholique? Ou le baptême suffit-il à faire d'un bébé un croyant?

Le cardinal voulait peut-être parler d'un droit des parents à inculquer (pacifiquement) leur foi à leurs enfants. On touche là à une limite de la liberté religieuse. Celle-ci autorise-t-elle les parents à "enseigner" leur foi à leurs enfants? Les parents ont certes le droit de "communiquer librement" leurs pensées et opinions à tous, et donc à leurs enfants en particulier (art 11 de la Déclaration de 1789). Mais d'envoyer leurs enfants dans une école religieuse? Une école qui ne distingue pas les affirmations d'une religion particulière de connaissances scientifiques largement admises? Une école qui présente les autres religions comme dangereuses, fausses, ou ne les présente pas?

L'article 14 de la Convention Internationale sur les Droits de l'Enfant de 1989 attribue aux enfants eux-mêmes la liberté de religion, pour la confier tout de suite aux parents:

  1. Les Etats parties respectent le droit de l'enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion.
  2. Les Etats parties respectent le droit et le devoir des parents ou, le cas échéant, des représentants légaux de l'enfant, de guider celui-ci dans l'exercice du droit susmentionné d'une manière qui corresponde au développement de ses capacités.

Philosophiquement, cet article me semble complètement inextricable. (Et dans l'application pratique, idem.) Les parents ont un devoir, non de rendre les enfants capables d'exercer leur liberté de religion, mais de "guider" l' exercice de la liberté de religion par l'enfant. Donc, l'enfant croie, prie, ou ne croit pas; et le parent le "guide" dans sa prière, croyance, ou incroyance. Qu'est-ce que cela signifie? Que signifierait par exemple, pour moi, de "guider" votre exercice de votre liberté d'expression?

J'imagine qu'en gros l'idée est: les enfants prient, mais les parents leur indiquent dans quel temple! (Où est la liberté dans cela?) Au final, cet article 14 me semble parfaitement susceptible de mener à des affirmations comme celle du Cardinal Meisner: les enfants ont le droit d'apprendre "leur" foi. Et les parents le devoir de les y aider!

Il est difficile d'attribuer une liberté religieuse aux enfants. Difficile inversement de ne leur attribuer aucun droit de ce genre (en disant, par ex, que l'enfant n'est pas un sujet réel d'opinions avant l'âge adulte, et que c'est seulement alors qu'il acquiert cette liberté). Une liberté de se faire leur propre opinion religieuse serait plus tenable - du point de vue philosophique, car en pratique, elle est certainement invendable à la communauté internationale actuelle. Difficile aussi d'assurer une liberté effective d'opinion à l'enfant sans sacrifier d'autres libertés (si par exemple l'Etat se mettait à surveiller la vie des familles ou à retirer les enfants à leur parents comme le suggérait Platon).

PSs

Le même Cardinal Joachim Meisner, défenseur de la liberté de croire sans mélange, a interdit à Jacques Gaillot de s'exprimer dans son diocèse en 2004, et a aussi fait scandale en comparant l'avortement à l'Holocauste en 2005. Et en 2007?

(Merci à Fabienne pour l'indication de cet article ;))