Le sophisme du joueur dans Libé
Par julien dutant le vendredi 15 décembre 2006, 09:48 - Philosophie - Lien permanent
Un sophisme du joueur dans un article de Libé (14/12)...
Lu ans Libération (14/12), "Les ultrasons surveillent la Seine" (à propos un système de mesure du débit de la Seine par ultrasons):
En 1910, le fleuve avait déjà inondé Paris, atteignant 8,62 mètres à l'échelle d'Austerlitz. Ce genre de crue est qualifiée de "centennale", c'est-à-dire qu'elle a une chance sur cent de se produire chaque année. Ainsi, la dernière ayant eu lieu au début du siècle dernier, les spécialistes préfèrent se prévenir.
Ceci est un sophisme du joueur. Le sophisme du joueur consiste à croire que votre chance de faire 6 avec un dé augmente si cela fait longtemps que le 6 n'est pas sorti. Ou, comme ici, de croire que si une crue comme celle de 1910 a une chance sur 100 de se produire par an, alors elle a plus de chance de se produire en 2010, après un siècle sans crue, qu'en 1911.
Le sophisme du joueur est une illusion persistante parce qu'on sait, par ailleurs, qu'avec un dé non pipé, le 1 et le 6 doivent au final tomber à peu près autant de fois. Mais c'est précisément au final, c'est-à-dire, si on pouvait faire une infinité de lancers: rien n'interdit un nombre aussi grand qu'on veut de lancers de 6 (par exemple, il y a une chance non nulle de faire un 6 un million de fois de suite). Et surtout, les lancers passé n'influent pas sur les lancers présents.
Reste à savoir si le sophisme est le fait de l'auteur de l'article ou de ceux qu'il ou elle a interrogés!
(Sur ce sujet et d'autres, voir les livres de Ian Hacking, L'Emergence de la probabilité (Seuil 2002) ou L'Ouverture au probable (Armand Colin 2004) ou les versions anglaises des mêmes.)
Commentaires
Bizarre, bizarre. La prévention devrait s'accompagner d'un savoir scientifique. Cela ressemble plutôt à une croyance forte. Je cite:"La distinction entre risque potentiel et risque avéré fonde la distinction parallèle entre précaution et prévention. La précaution est relative à des risques potentiels et la prévention à des risques avérés." Rapport au Premier ministre par P. Kourilsky et G. Viney.
Ca me fait quand même drolement pensé à Hume...le vulgaire et le philosophe, celui qui est dominé par les passions violentes (dans le cas d'espèce la probabilité non philosophique d'une crue anormale) au détriment des passions calmes...au lieu d'un scientifique il faut peut-être un philosophe!
oui,disons qu'en l'absence de certitude scientifique, la démarche de précaution comme l'attitude prudente des anciens a sa raison d'être. Je résume par la formule suivante:" A la hauteur où il vole, l'oiseau de Minerve ne discerne pas les choses sues, mais des formes et des îlots de savoir en formation permanente."
Pôl-Vincent: pour ma part je n'ai pas l'impression que celui qui succombe au sophisme du joueur soit "dominé par des passions violentes". Je trouve au contraire que c'est une illusion cognitive persistante, et qu'il faut beaucoup se raisonner pour ne pas en être victime! (Et je doute qu'il y ait une différence entre philosophes et scientifiques sur ce point, ou s'il y en a une, elle est probablement au détriment des philosophes.)
Je jette un dé (non pipé). Il fait 6. Je le rejette. Il fait 6. Je le rejette: encore 6! Je le rejette: vais encore faire 6? Cela semblerait un gros coup de chance! (rappel: dé non pipé) Mes chances de refaire un 6, une quatrième fois, me paraissent vraiment faibles. Ce n'est pas tous les jours qu'on fait quatre fois 6! - eh bien, pourtant, non: j'ai une chance sur six de faire 6, exactement comme au premier lancer. Néanmoins il me semble qu'on ne peut pas se défaire de l'illusion que, au fur et à mesure que mes 6 s'accumulent (dé non pipé), la possibilité de faire encore un 6 au coup suivant s'affaiblit.
David: je ne suis pas ta remarque, il y a bien un "savoir scientifique" et un "risque avéré" dans le cas présent; à savoir, on sait qu'une crue de ce niveau ou plus a une chance sur 100 de se produire chaque année. (Peut-être penses-tu qu'une connaissance à propos d'un fait statistique n'est pas une connaissance, mais je ne vois pas de raison de penser cela.) Aussi, à propos de la chouette: la maxime signifie-t-elle que le philosophe a une certitude définie de propositions vagues ou une vague certitude de propositions définies?
D'accord Julien: on "sait"à propos de la crue est un certain type de savoir... C'est vrai, il est à distinguer: "le jour de la pleine lune, il y a plus de crimes qui sont commis..." Pour ta réponse à propos de la chouette, je vais y réfléchir, car je ne comprends pas très bien.C'est difficile.
Je vais tenter de répondre à la question posée. Par exemple, d'après un rapport de l'OMS, on pourrait ne pas être certain de l'incidence néfaste sur la santé, de l'exposition à des champs de radiofréquences, émis par les téléphones mobiles ou leurs stations de base (tant que les recherches en la matière ne sont pas suffisantes). Mais si l'on doit en juger, en vertu du principe de précaution, on pourrait dire qu'il existe une absence de certitude quant au risque sanitaire possible. Dans quelle catégorie devons-nous classer ce cas de figure ? "Certitude définie de propositions vagues" ou "vague certitude de propositions définies " ?
le Président a peur qu'il y ait une bombe dans l'avion.Il y a une chance sur 100 qu'il y en ait une. Mais il il y a une chance sur 10.000 qu'il y en ait deux. Alors il demande au Premier Ministre de venir avec sa bombe.
En l'absence de bombe, le risque d'un accident d'avion est très faible. Mais sa conséquence, la mort est infinie pour le Président. Le produit de la probabilité par la gravité définit l'intensité du risque. Mais alors l'intensité, produit d'un nompbre faible par l'infini, est infinie. Voila pourquoi le Président a décidé de ne jamais prendre l'avion. Il laisse ce soin au Premier Ministre.
Surtout avant les élections.
eh sugar, faut arrêter de boire du Whisky. Il faut faire une différence entre une croyance subjective et des fréquences.Une piste; les probabilités négligeables:un événement dont la probabilité est faible mais dont la réalisation n'est pas impossible.
Euh, même en laissant de côté de goût pour le whisky, il me semble que la première histoire de Sucre est un bon exemple de sophisme du joueur - en plus d'être très drôle. Une variante similaire: il est probable que je perde au loto. Mais il est moins probable que je perde au loto et à pile ou face. Donc (sophisme du joueur), si, en plus de jouer au loto, je tire et perds à pile ou face, j'augmente mes chances de gagner au loto.
Sur la deuxième histoire, je ne suis pas sûr que l'anti-utilité de la mort soit infinie (i.e., que la mort soit infiniement mauvaise). Je raisonnerai de la façon suivante: nous allons mourir de toute façon; l'anti-utilité de l'accident d'avion est juste le négatif de l'utilité de ce qu'on aurait pu faire dans les années qu'on aurait survécu après l'accident.
David, je suis sûr que le sophisme peut être fait tant avec des fréquences et qu'avec des propensions (= probabilités objectives, comme en mécanique quantique). Mais penses-tu qu'on ne puisse pas le faire avec des probabilités subjectives?
je ne sais pas Julien. J'ai bu trop de champagne aujourd'hui. Je vais réfléchir et si ma réponse me semble cohérente, je reviens sur le blog.
En attendant que David cuve son champagne...Voici le formulation d'une croyance (probabilité subjective).Cela fait six ans qu'aucun logicien exceptionnel n'a réussi à me séduire et à m'envoûter (entre temps des poètes, sportifs...). Mais, je crois qu'au bout de six ans, un logicien n'ensorcelera pas mon intelligence car j'ai pris mes précautions ! Ou bien la formulation du paradoxe du fumeur: je crois que "fumer" est mauvais pour la santé, mais je me dis qu'une cigarette de plus ou de moins, cela ne changera pas l'affaire. Et ainsi, je n'arrête jamais de fumer.
Je sors de mon sommeil léthargique. Par ex a) une irruption volcanique -Vulcanus"- s'est produite en 1907; b) or elle a fort peu de chance de se produire en 1908; c) donc elle a plus de chance de se produire en 2007 ! Mais à ce titre, on peut fabriquer beaucoup de sophismes. J'espère que les experts ont d'autres modes d'investigation !
à Laurence: une cigarette de plus changera ne changera pas l'affaire sauf si vous prenez cette cigarette de plus comme un représentant de vos choix ultérieurs. Si vous arrivez aujourd'hui à ne pas craquer, vous gardez une chance de ne plus craquer. Mais si vous n'y arrivez pas aujourd'hui, c'est que vous n'y arriverez jamais. cf Ainslie qui a fait une jollie formulation des règles personnelles: http://www.picoeconomics.com/Articles/MunichRepr.pdf, page 10.
à David:les probabilité négligeables, je veux bien, à mon avis (j'ai encore pris un whisky), l'explication la plus simple est que nous ne raisonnons pas en termes de probabilité, mais que nous sommes sauvés par notre déni. Celui-ci s'exprime même pour les événements fréquents. En témoigne cette nouvelle histoire du Président:
Le Président a demandé au marin: comment est mort votre père: en mer, et votre grand père, en mer. Le Président s'exclame, émerveillé: et vous prenez la mer? Le marin est vexé. Il demande au Président: et votre père, comment est-il mort? dans son lit. Et votre grans père? dans son lit. Ce soir là, le Président a pris un somnifère avant d'aller se coucher. Le somnifère a été bien utile pour renforcer son déni de l'évidence. Il se fait tard et je vais reprendre un whisky avant d'aller me coucher.
Pour la cigarette, c'est facile: je suis parvenue à m'arrêter des milliers de fois ! Pour le déni de l'évidence: mon grand-père était vivant une heure avant de mourir; cher grand-père. Et il était aussi marin !
Bonjour Monsieur Sucre. Vous avez l'air très intelligent et très doux comme le sucre;J'espère qu'on ne vous casse pas !! Un grand universitaire ? Ainslie; je vais m'y remettre. En revanche, je tombe de mon lit: pourquoi sommes-nous sauvés par notre déni de l'évidence ?
Bonsoir David, A propos des grands universitaires, j'ai lu quelque part que 94 % des universitaires pensent qu'ils sont meilleurs que leur collègue moyen. Vive le déni qui sauve la moitié d'entre eux!(1) Mais mon pauvre David, s'il n' y avait pas de déni,la vie deviendrait intolérable! Comme il est doux, David, de se duper soi-même - car le déni n'est rien d'autre que la duperie de soi! Comme il est bon de prendre ses désirs pour des réalités! Comme il est plaisant de ne pas toujours faire ce que l'on estime devoir faire, après avoir, comme disent les grands universitaires philosophes, tout bien considéré! Imaginez, David, un monde -encore une idée de philosophes, ces mondes qui n'existent pas- imaginez, dis-je, un monde où il n'y aurait pas d'incontinence: ce serait un monde de pisse-froids sidérés à force de tout bien considérer... l est temps de prendre mon whisky espéral. (1) "A survey of universty professors found that 94 % thoughr they were better at their jobs than their average colleague" Gilovich T, How we know what isn't so, Macmillan 1991, p. 77
Tous ces commentaires me laissent coi! Mes grains de sel:
Les dénis. Je ne suis pas sûr de savoir ce que c'est; ni que cela existe. Admettons que 44% des universitaires se trompent. (En passant, ce n'est pas évident. Imaginons que les universitaires aient des avis divergents sur ce qui est important dans leur travail: les uns préfèrent des articles clairs, les autres préfèrent être aussi fidèles aux faits que possible. Imaginons aussi que chacun parvienne à se hisser au-dessus de la moyenne dans ce domaine qui est le plus important à ses yeux. Alors il est parfaitement normal que chacun juge être un chercheur au-dessus de la moyenne. C'est la question qu'il faut blâmer.) Alors il est clair que c'est une erreur. Mais en quoi est-ce un "déni"? J'imagine que cela veut dire: ces 44% savent qu'ils sont moins bons que les autres, mais s'efforcent de penser le contraire. Si c'est bien ce que cela veut dire, on dirait un truc de psychanalyste ("mais si, au fond de vous, vous savez bien que j'ai raison, seulement vous ne voulez pas l'admettre".) Il n'est pas clair que ce genre de phénomène existe. Il y a une expérience où on montre à un groupe de "sujets" (en fait un sujet et un ensemble de collaborateurs) deux lignes de longueur inégale, et les "sujets" doivent dire quelle est la plus longue. Les collaborateurs assurent que la ligne A est la plus longue, alors qu'elle est visiblement la plus courte. Il y a une minorité significative de sujets qui finissent par se ranger à l'avis des autres. Mais l'expérience ne dit pas s'ils sont vraiment convaincus d'avoir une hallucination, ou suspendent leur jugement, ou restent convaincus d'avoir raison. On peut aussi élargir la notion de déni, en disant que ces universitaires devraient savoir qu'ils sont moins bons, mais croient néanmoins qu'ils sont au-dessus de la moyenne. Mais là je vois mal pourquoi on ne devrait pas appeler cela, plutôt, de la paresse cognitive, ou voir les choses du bon côté!
Il me semble aussi qu'il y avait quelque flou sur la notion de "probabilité subjective". La probabilité subjective n'est pas l'estimation subjective des probabilités (par ex, croire qu'il y a une chance sur deux pour qu'il tombe moins de 600mm d'eau cette année sur Paris, alors qu'il y a une chance sur trois). La probabilité subjective est l'interprétation subjective des probabilités, c'est-à-dire considérer que les affirmations du type "il y a une chance sur deux que cette pièce tombe sur face" signifient en fait (ou sont réductibles à) quelque chose comme: "étant donné ce que nous savons, il faut croire à 50% que cette pièce va tomber sur face" - c'est-à-dire des affirmations sur des degrés de croyance. Les affirmations comme "une éruption de Vulcanus a peu de chances de se produire en 1908" sont elles-mêmes neutres entre les trois notions/interprétations des probabilités: objective, subjective, et fréquentiste. Ce qui me ramène d'ailleurs à l'idée suggérée plus haut, à savoir que nous avons tendance à faire des sophismes du joueur, quelque soit notre interprétation préférée des probabilités.
Il est possible que l'exemple des universitaires relève plutôt du fait de prendre ses désirs pour des réalités (wishful thinking, n'est-ce pas au sens propre une confusion entre la croyance et le désir ?) et je suis d'accord avec JD : pour qu'il y ait déni, il faut qu'on croie (p) alors qu'on sait que (non-p) ou que l'on croit que (non-p), violant le principe de non-contradiction. Ce n'est peut-être pas le cas des universitaires. Après tout, ils ne peuvent pas savoir à l'avance que 94 % de leurs collègues vont répondre comme eux, et c'est ce savoir qui qualifierait le délit, pardon, le déni de flagrant déni.
Mais là où je ne suis pas Julien, c'est lorsqu'il dit : Je ne suis pas sûr que le déni existe. Socrate disait que l'incontinence n'existe pas, niant des faits qui pour son petit-fils spirituel sautent aux yeux.N'avez-vous jamais reçu, pour la deuxième fois, des critiques sévères des reviewers de votre article que vous avez resoumis après avoir essuyé les critiques des premiers, et, immédiatement, pensé: les idiots, une fois de plus, ils sont incapables de comprendre, sans admettre la triste réalité -votre article ne vaut vraiment rien - ce dont vous êtes au fond, parfaitement conscient?
Le prêtre est persuadé de ne rien ressentir de charnel pour la paroissienne, mais trouve que c'est une excellente chrétienne, prend plaisir à la confesser, et sent ses talents oratoires décuplés en sa présence.
Le philosophe est persuadé qu'il est parfaitement indifférent au match de foot, mais découvrira sa propre déception en apprenant plus tard la défaite de l'équipe de sa ville. (Ex de Williamson)
Fair enough, ce genre de phénomène existe certainement, mais il n'est pas sûr que ce soit une bonne idée de les décrire comme "déni", ou comme "être au fond conscient que p". Dire que ce sont des dénis, cela suggère, me semble-t-il, qu'il s'agit d'actes volontaires du sujet de supprimer une croyance qu'il a. Et qu'en gros, il suffirait que le sujet change d'avis pour voir la réalité en face. C'est un bon moyen de rendre le sujet responsable de sa croyance et par là de l'en blâmer. Mais je doute que ce soit une description psychologique adéquate - à tester empiriquement. D'autres conceptions possibles: dans ces cas, le sujet croit qqch sans croire qu'il le croit (Williamson). Ou: certaines parties de l'esprit ("modules") sont dans l'état correspondant à une croyance, et d'autres dans l'état correspondant à une autre croyance: par ex, les modules sensori-moteurs vs les capacités de réflexion explicite.