La faiblesse de la volonté comme maladie de philosophe
Par julien dutant le mercredi 15 novembre 2006, 15:53 - Philosophie - Lien permanent
Un argument qui me réconforte!
La faiblesse de la volonté (ou acrasie) consiste à avoir l'intention de faire quelque chose mais de ne pas le faire. ("Je bois juste un autre verre et je rentre", puis on y passe la soirée.)
Dans "Practical reasoning" (rééd. in G. Harman, Reasoning, Meaning and Mind, 1999), Gilbert Harman soutient que pour avoir l'intention de faire quelque chose, il faut croire qu'on va le faire. C'est une différence avec le désir et la volonté: je peux vouloir gagner au loto, sans croire que je vais gagner. Mais, à moins de connaître un moyen de tricher, je ne peux pas avoir l'intention de gagner, parce que je ne crois pas que je vais gagner - je crois seulement que je peux gagner. Je peux seulement avoir l'intention de jouer.
Ceci crée un problème pour le sujet lucide. Supposons (c'est du vécu, pour tout avouer), que j'aie l'intention de ne pas reprendre un verre après celui-ci. De l'intérieur, pour ainsi dire, je suis parfaitement convaincu que je vais le faire. Tout me paraît être comme si j'allais en effet ne pas reprendre un verre après celui-ci. Mais supposons qu'en outre, je raisonne "à la troisième personne" de la façon suivante: à chaque fois que tu t'es retrouvé dans ce genre de situation, tu avais beau avoir l'intention de t'arrêter là, tu finissais toujours par reprendre un verre. Et cela ne va pas manquer de se reproduire cette fois-ci. Dans cette situation, le sujet lucide en vient à croire qu'il ne va pas faire ce qu'on a l'intention de faire.
Je ne pense pas que cet exemple soit un contre-exemple à la thèse de Harman. La situation du sujet lucide est instable et irrationnelle. Elle inclut à la fois la croyance qu'il va faire ce qu'on a l'intention de faire, et la prédiction qu'il ne va pas le faire.
Une façon naturelle de résoudre cette incohérence est de réviser ses intentions. Mais réviser ses intentions, cela requiert en général de réviser ses croyances. ("oh, finalement, ai-je vraiment besoin de travailler ce soir", "oh, il y a sûrement un métro plus tard", etc.) Et souvent, ces révisions impliquent une bonne dose de mauvaise foi et d'erreur: croire des choses qu'on sait être fausses, ou qui sont fausses. Bref, la cohérence pratique a un coût théorique.
Mais si, par exemple parce que vous êtes philosophes, vous accordez un prix élevé à la vérité, alors il faut préférer abandonner la cohérence pratique. Je maintiens que je dois faire X, que X est préférable, etc., mais je ne le fais pas. Le prix de la lucidité est la faiblesse de la volonté.
Maintenant je spécule: et si cela crééait une habitude de ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire? La faiblesse de volonté serait une maladie chronique et professionnelle des vrais philosophes!
Ah! Je me sens mieux!
Reference
Gilbert Harman, “Practical reasoning,” Review of Metaphysics 29 (1976) pp. 431-463; reprinted in Alfred R. Mele, The Philosophy of Action (Oxford, Oxford University Press: 1997), pp. 149-177. Revised version in Harman, G., Reasoning, Meaning, and Mind (Oxford: Clarendon Press, 1999), pp. 46-74.
Commentaires
D'abord, je voudrais faire deux remarques à votre propos. Il arrive parfois que l'on ne fasse pas quelque chose que l'on désire faire pour x raisons. En revanche, il est contradictoire de ne pas accomplir ce que l'on juge préférable de faire. Il est évident que la motivation de la volonté est déterminante dans mon espoir de réussir quelque chose. En conséquence la croyance consolide la décision ultime de la volonté. C'est un peu la méthode Coué. Toutefois, il est intéressant de remarquer une sorte de scission entre ce que je veux faire et ce que j'observe de moi, de l'intérieur. Ma propre observation ou introspection n'est pas conforme à ma prévision rationnelle. Il y a donc un "je" et un "il" qui ne dialoguent pas: mystère de l'esprit humain!Enfin, le fait de boire un verre de plus ou de trop témoigne- t-il d'une disposition permanente de la volonté, d'une habitude ? Après tout, il peut s'agir d'une action contingente. Il est bien, dans ce cas, de distinguer le cas de l'ivrogne de l'alcoolique !
Ce sujet est tout à fait passionnant à mes yeux.Je me suis toujours dit, au bout du compte, que seules les décisions basées sur un plaisir ou la force de l'idée de plaisir, étaient irrévocables. Il peut ne pas être contraire à la raison de préférer la ruine du monde à une égratinuire à mon doigt(Hume)...et c'est vrai qu'il arrive des fois où l'on fait des choix qui vont contre notre meilleur jugement mais nous avons toujours la possibilité de retrouver un couple croyance-désir pour justifier cette pensée, voire même l'action qui en découle. Je ne pense pas que ce soit une preuve d'irrationalité. Il faut une bonne dose de rationalité pour que l'on nous qualifie d'irrationnel! En fait je ne crois pas qu'il y ait un affrontement entre ton jugement à la première personne et celui à la troisième. Ce sont juste deux perspectives qui masquent me semble-t-il une anticipation de bien être ou de plaisir qui vient chambouler la passion calme de la mesure et de la retenue. Là où il y a irrationalité me semble-t-il, c'est dans le cas où l'on prend ses rêves pour des réalités, ou encore lorsque les prémisses débouchent sur une conclusion trompeuse. Mais ici je pense que tu sais ce que tu veux mais que cela entre en conflit avec d'autres éléments, plus raisonnables. Ce n'est ici que des suggestions, je ne suis pas tout à fait convaincu par ce que j'ai dit. Mais c'est un plaisir de pouvoir en discuter.
Le problème qui se pose est alors la question de la justification de l'action. Il est vrai que les actions accomplies par plaisir ne se justifient pas: pourquoi faîtes-vous du sport ? Par plaisir. L'activité est en elle-même sa propre raison d'être.Mais je pourrais accomplir quelque chose et le regretter ensuite. Est-ce que le fait de regretter quelque chose ou de s'excuser auprès d'une personne prouve que l'on est l'auteur de son action? J'étais peut-être déterminé par des causes inconnues.La question revient à s'interroger sur la relation désir/croyance. Les désirs sont-ils indépendants de ma croyance ? Evidemment, quand j'explique une action, je fais une hypothèse sur les motivations d'un agent. Mais s'agit-il des motifs qui ont déterminé son action ? Disposait-il d'un savoir approprié ?
Ton texte m’a vraiment fait penser à ce passage de Jankélévitch :
« Assomption d’une plénière et courageuse responsabilité, la volonté authentique est donc une volonté globale et transparente qui tient ferme aux moyens sans oublier la fin ; tandis que la velléité, petite volonté de quatre sous, volonté d’aboulique, n’a pas assez d’élan pour aller jusqu’au bout de la décision ». La velléité est en fait une nolonté, ou même une expresse mauvaise volonté : ne pas savoir ce que l’on veut, c’est généralement ne pas vouloir, et souvent même vouloir ne pas. Si le désir est la demi-intention ou l’intention de la seule fin, c’est bien de désirs que l’Enfer est pavé, et non pas d’intentions ; le désir ne serait vouloir que dans un monde angélique délivré de la médiation du discours et de la malédiction du travail, c'est-à-dire le jour où vouloir théoriquement serait vouloir effectivement, où souhaiter serait faire, où nulle matière ne résisterait plus à nos entreprises. Le vœu instantanément exaucé n’est-il pas une sorte de volonté magique ? »
V. Jankélévitch, « Le sérieux de l’intention – Traité des vertus I», au chapitre V « L’intention-de-faire », p.202, éd. Champs Flammarion.
Je suppose qu'on peut toujours au fond distinguer nos velléités de nos volontés. Peut-être le propre du Sage est-il d'arriver à démasquer ses propres velléités (et la mauvaise foi envers lui-même) et les transformer en vraies volontés : la mauvaise conscience d'un asservissement à ses inclinations est pour lui un prix trop élevé à payer.
Le Sage se sculpte peut-être une belle âme à coups de volonté d'airain ?
C'est vraiment dommage que je ne sois pas Sage. Damned.
Le passage de Jankélévitch est absolument fabuleux. Pour revenir sur le coupe croyance-désir, je pense qu'il agit - au niveau du désir comme de la croyance pris isolément- comme le plaisir lui même. L'action est en elle-même un révélateur de ce couple. Seulement, nous n’avons pas de preuve pour des attributions légitimes de croyance et ce pour la simple raison que la croyance aide à expliquer ce que la preuve est pour elle. Le couple donne une rationalisation mais rien d'autre. C'est pour cette raison que de multiples explications se font concurrence. Dans la même veine, je me suis dit alors que l'akrasie pose un problème car elle fait chuter l'acteur du haut de son autorité à la première personne au sens où il se pourrait que le meilleur, le bon ou le juste soient écartés au profit d'un motif plus obscur et incontrôlé. A vrai dire je crois à l'incontinence mais je me méfie de son caractère imprévisible. Mais je dois sans doute être dans la rêverie. Le problème que me pose Jankélévitch c'est qu'il semble sous entendre le point de vue neutre du haut de la montagne à l'abri des influences provinciales, alors que nous sommes toujours en pleine mer sans tabula rasa nous permettant de mettre à plat nos positionnements quotidiens. Voilà donc le problème à mes yeux : dans un cas l'autorité de l'agent est sous-estimé, dans le second il est sur-estimé. J'avoue être perdu. J'aime à croire alors que le problème est ailleurs ou que je le pose mal, cela me soulagerait parce qu'il serait synonyme d'avenir.
En fait, "le point neutre du haut de la montagne" est un idéal de la volonté: vouloir ce que l'on veut et assumer les conséquences de nos actes. Mais nous sentons bien des motifs obsurs. Alors pourquoi ne pas dissoudre ces maudits actes de la volonté? C'est vrai, nous sommes à la fois des agents (monde physique) et des sujets (doués d'autorité). Notre action est avant tout quelque chose qui se produit. Pourtant, le problème persiste:notre action ne nous échappe-t-elle pas, tant au niveau des principes qu'au niveau des conséquences? Nous sommes en pleine mer, mais nous pouvons faire en sorte qu'elle soit moins agitée; pour le reste, on peut s'en remettre à Dieu !
"La volonté comme vérité effective de l'Homme"... Si c'est une habitude de ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire, c'est que la volonté n'y ai pas , ce n'est qu'une intention, et l'intention ne suffit pas à l'action. C'est bien souvent ce qu'il était préférable, ou raisonnable, de faire. Mais nous ne sommes pas toujours raisonnable, c'est pourquoi l'action est préférable à l'intention. Mes pensées : http://artnopoesie.over-blog.com
Votre spéculation: et si cela créait une habitude de ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire? La faiblesse de volonté serait une maladie chronique et professionnelle des vrais philosophes!
Prendre l'habitude de faire quelque chose ne peut-il être vu comme le fait d'accomplir une action sous le seul moteur de l'intention en action sans avoir à mettre cette intention en action sous le moteur d'une intention préalable, comme dirait Searle? Par exemple, vous prenez l'habitude de boire un whisky quand vous rentrez chez vous. La prise de votre whisky est précédée par une intention en action (le mouvement de votre bras vers le placard où il est rangé), mais celle-ci n'est plus précédée par l'intention préalable (oublier vos soucis de la journée). C'est devenu automatique.
Je reviens à votre spéculation: "et si cela créait une habitude de ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire?" Comment ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire peut-il CREER une habitude? Si on en croit ce qui est dit plus haut, en faisant disparaitre la nécessité de l'intervention de l'intention préalable qui préside à la prise du whisky.
Votre meilleure raison vous dit de ne pas le prendre car vous devez travailler ce soir. Vous avez l'intention de ne pas le boire. Or vous buvez ce whisky, et, pire, vous prenez l'habitude d'en prendre un chaque soir. Votre renoncement à votre intention peut bien être la cause de la disparition de la nécessité d'une réflexion qui vous conduit à évoquer vos soucis de la journée comme intention préalable à votre whisky (l'excuse que vous donniez à votre femme au début). C'est bien devenu automatique. Votre spéculation représenterait en fait un mode d'entrée dans l'addiction.
Mais Holton vous dirait peut-être que votre intention n'était pas bien forte, que vous n'étiez pas en fait RESOLU à ne pas boire, puisqu'une résolution est justement une intention qui peut tenir face à un désir de la faire battre en retraite.
Donc si je reviens à votre spéculation: "et si cela créait une habitude de ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire? ", on pourrait aller plus loin et dire: pour ne pas tomber dans des mauvaises habitudes, il faut développer des résolutions. Je vous recommande tout particulièrement celles du premier janvier, il paraît qu'elles sont plus efficaces que les autres. Ou bien utiliser la technique des règles personnelles d'Ainslie. Mais vous prenez le risque de devenir psychorigide.