La faiblesse de la volonté (ou acrasie) consiste à avoir l'intention de faire quelque chose mais de ne pas le faire. ("Je bois juste un autre verre et je rentre", puis on y passe la soirée.)

Dans "Practical reasoning" (rééd. in G. Harman, Reasoning, Meaning and Mind, 1999), Gilbert Harman soutient que pour avoir l'intention de faire quelque chose, il faut croire qu'on va le faire. C'est une différence avec le désir et la volonté: je peux vouloir gagner au loto, sans croire que je vais gagner. Mais, à moins de connaître un moyen de tricher, je ne peux pas avoir l'intention de gagner, parce que je ne crois pas que je vais gagner - je crois seulement que je peux gagner. Je peux seulement avoir l'intention de jouer.

Ceci crée un problème pour le sujet lucide. Supposons (c'est du vécu, pour tout avouer), que j'aie l'intention de ne pas reprendre un verre après celui-ci. De l'intérieur, pour ainsi dire, je suis parfaitement convaincu que je vais le faire. Tout me paraît être comme si j'allais en effet ne pas reprendre un verre après celui-ci. Mais supposons qu'en outre, je raisonne "à la troisième personne" de la façon suivante: à chaque fois que tu t'es retrouvé dans ce genre de situation, tu avais beau avoir l'intention de t'arrêter là, tu finissais toujours par reprendre un verre. Et cela ne va pas manquer de se reproduire cette fois-ci. Dans cette situation, le sujet lucide en vient à croire qu'il ne va pas faire ce qu'on a l'intention de faire.

Je ne pense pas que cet exemple soit un contre-exemple à la thèse de Harman. La situation du sujet lucide est instable et irrationnelle. Elle inclut à la fois la croyance qu'il va faire ce qu'on a l'intention de faire, et la prédiction qu'il ne va pas le faire.

Une façon naturelle de résoudre cette incohérence est de réviser ses intentions. Mais réviser ses intentions, cela requiert en général de réviser ses croyances. ("oh, finalement, ai-je vraiment besoin de travailler ce soir", "oh, il y a sûrement un métro plus tard", etc.) Et souvent, ces révisions impliquent une bonne dose de mauvaise foi et d'erreur: croire des choses qu'on sait être fausses, ou qui sont fausses. Bref, la cohérence pratique a un coût théorique.

Mais si, par exemple parce que vous êtes philosophes, vous accordez un prix élevé à la vérité, alors il faut préférer abandonner la cohérence pratique. Je maintiens que je dois faire X, que X est préférable, etc., mais je ne le fais pas. Le prix de la lucidité est la faiblesse de la volonté.

Maintenant je spécule: et si cela crééait une habitude de ne pas faire ce qu'on a l'intention de faire? La faiblesse de volonté serait une maladie chronique et professionnelle des vrais philosophes!

Ah! Je me sens mieux!

Reference

Gilbert Harman, “Practical reasoning,” Review of Metaphysics 29 (1976) pp. 431-463; reprinted in Alfred R. Mele, The Philosophy of Action (Oxford, Oxford University Press: 1997), pp. 149-177. Revised version in Harman, G., Reasoning, Meaning, and Mind (Oxford: Clarendon Press, 1999), pp. 46-74.