Après le premier défi langage, sur d'éventuels verbes propositionnels non mentaux, qui m'avait valu une fructueuse moisson d'excellent commentaires, j'en lance un second: trouver des verbes propositionnels qui prennent non seulement l'adverbe bien, mais aussi mal. Je m'explique.

Il y a beaucoup de verbes qui acceptent la modification par "bien" et celle par "mal":

  • J'ai bien mangé hier.
  • J'ai mal mangé hier.

(On peut aussi utiliser "très bien"/"très mal", un point important pour moi, cf. mon papier sur les degrés de connaissance.)

Il y a des verbes intentionnels qui acceptent cette même modification:

  • Si tu entends mal le professeur dans les grands auditoires, n'hésite pas à lui demander de parler plus fort. (lu ici)
  • Je vois mal le problème.

Or, quand on passe aux verbes propositionnels, à savoir ceux qui prennent des compléments en "que" (que le soleil brille), on constate une assymétrie étrange. Certains de ces verbes acceptent la modification "bien". Mais ils n'acceptent pas en même temps la modification "mal":

  • Il sait bien que tu n'as rien fait.
  • ?? Il sait mal que tu n'as rien fait.
  • Il voit très bien que la mer n'est pas dangereuse.
  • ?? Il voit très mal que la mer n'est pas dangereuse.
  • On dit bien que l'argent n'a pas d'odeur.
  • ?? On dit mal que l'argent n'a pas d'odeur.

Règles du jeu

Quelques faux cas qui ne comptent pas.

  • V + complément interrogatif. "Christian voit mal quand il doit intervenir", "Christian comprend mal s'il est impoli de couper la parole", etc. Ces phrases ont des compléments qui ne sont pas propositionnels ("que Jacques est venu") mais interrogatifs ("si Jacques est venu").
  • perçoit mal que = percevoir comme mal que.... On peut certes dire "Je perçois mal que tu aies refusé de lui adresser la parole". Mais cela signifie qqch que: "Je perçois comme un mal le fait que tu aies refusé...": Ce n'est pas une vraie modification du verbe, i.e. on ne dit pas que la perception est mauvaise, contrairement à "je perçois mal le bruit des vagues".
  • on voit mal que, on sait mal que : On peut dire: "On sait mal que que les joueurs de golf sont mieux payés que les footballeurs". Et aussi: "on voit mal que Jacques Chirac se présente à nouveau". Mais on peut exclure ces cas, parce qu'ils ne marchent qu'avec "on", ce qui suggère qu'ils sont spécifiques. Pour "on sait mal que": cela pourrait être une expression figée signifiant "peu de gens savent que". Pour "on voit mal que": remarquez qu'il impose le subjonctif, contrairement à "Antoine voit que"/"Antoine voit bien que". Cela suggère un changement de sens. De fait, intuitivement, "on voit mal que P" signifie que P est peu probable, et non que P est difficile à voir. Je serais tenté de considérer "on voit mal que" comme un idiome.

Remarque

Le même phénomène semble apparaître avec certains verbes non-propositionnels, dits "modaux": pouvoir.

  • Antoine peut très bien gagner la partie.
  • ?? Antoine peut très mal gagner la partie.

("Vouloir" semble fonctionner de la même façon, mais "bien" avec vouloir n'est pas un vrai modificateur de degré, parce qu'on ne peut dire "trés bien": "?? Jeanne veut très bien une glace")

Je joue d'abord

J'ai trouvé un cas, me semble-t-il:

  • Antoine imagine bien que Jacques Chirac ne finisse pas son mandat.
  • Antoine imagine mal que Jacques Chirac ne finisse pas son mandat.

Pour les afficionados: c'est un cas spécial, parce que ce n'est pas un verbe factif. (un verbe propositionnel X est factif lorsque: "S Xe que p" implique "p", ex: savoir, voir.)