Défi: verbe propositionnel + "mal"
Par julien dutant le jeudi 9 novembre 2006, 15:27 - Langage - Lien permanent
Connaissez vous un verbe propositionnel qui accepte "bien" et "mal" ?
Après le premier défi langage, sur d'éventuels verbes propositionnels non mentaux, qui m'avait valu une fructueuse moisson d'excellent commentaires, j'en lance un second: trouver des verbes propositionnels qui prennent non seulement l'adverbe bien
, mais aussi mal
. Je m'explique.
Il y a beaucoup de verbes qui acceptent la modification par "bien" et celle par "mal":
- J'ai bien mangé hier.
- J'ai mal mangé hier.
(On peut aussi utiliser "très bien"/"très mal", un point important pour moi, cf. mon papier sur les degrés de connaissance.)
Il y a des verbes intentionnels qui acceptent cette même modification:
- Si tu entends mal le professeur dans les grands auditoires, n'hésite pas à lui demander de parler plus fort. (lu ici)
- Je vois mal le problème.
Or, quand on passe aux verbes propositionnels, à savoir ceux qui prennent des compléments en "que" (que le soleil brille
), on constate une assymétrie étrange. Certains de ces verbes acceptent la modification "bien". Mais ils n'acceptent pas en même temps la modification "mal":
- Il sait bien que tu n'as rien fait.
- ?? Il sait mal que tu n'as rien fait.
- Il voit très bien que la mer n'est pas dangereuse.
- ?? Il voit très mal que la mer n'est pas dangereuse.
- On dit bien que l'argent n'a pas d'odeur.
- ?? On dit mal que l'argent n'a pas d'odeur.
Règles du jeu
Quelques faux cas qui ne comptent pas.
- V + complément interrogatif. "Christian voit mal quand il doit intervenir", "Christian comprend mal s'il est impoli de couper la parole", etc. Ces phrases ont des compléments qui ne sont pas propositionnels ("que Jacques est venu") mais interrogatifs ("si Jacques est venu").
- perçoit mal que = percevoir comme mal que.... On peut certes dire "Je perçois mal que tu aies refusé de lui adresser la parole". Mais cela signifie qqch que: "Je perçois comme un mal le fait que tu aies refusé...": Ce n'est pas une vraie modification du verbe, i.e. on ne dit pas que la perception est mauvaise, contrairement à "je perçois mal le bruit des vagues".
- on voit mal que, on sait mal que : On peut dire: "On sait mal que que les joueurs de golf sont mieux payés que les footballeurs". Et aussi: "on voit mal que Jacques Chirac se présente à nouveau". Mais on peut exclure ces cas, parce qu'ils ne marchent qu'avec "on", ce qui suggère qu'ils sont spécifiques. Pour "on sait mal que": cela pourrait être une expression figée signifiant "peu de gens savent que". Pour "on voit mal que": remarquez qu'il impose le subjonctif, contrairement à "Antoine voit que"/"Antoine voit bien que". Cela suggère un changement de sens. De fait, intuitivement, "on voit mal que P" signifie que P est peu probable, et non que P est difficile à voir. Je serais tenté de considérer "on voit mal que" comme un idiome.
Remarque
Le même phénomène semble apparaître avec certains verbes non-propositionnels, dits "modaux": pouvoir
.
- Antoine peut très bien gagner la partie.
- ?? Antoine peut très mal gagner la partie.
("Vouloir" semble fonctionner de la même façon, mais "bien" avec vouloir n'est pas un vrai modificateur de degré, parce qu'on ne peut dire "trés bien": "?? Jeanne veut très bien une glace")
Je joue d'abord
J'ai trouvé un cas, me semble-t-il:
- Antoine imagine bien que Jacques Chirac ne finisse pas son mandat.
- Antoine imagine mal que Jacques Chirac ne finisse pas son mandat.
Pour les afficionados: c'est un cas spécial, parce que ce n'est pas un verbe factif. (un verbe propositionnel X est factif lorsque: "S Xe que p" implique "p", ex: savoir, voir.)
Commentaires
Le verbe "comprendre":
Je comprends bien que Robert soit en retard, mais je comprends mal qu'il n'ait prévenu personne.
Arthur comprend bien que la Terre est ronde, mais il comprend mal pourquoi les gens en bas ne tombent pas.
Ces compléments ne sont pas interrogatifs: "Arthur comprend mal que la Terre est ronde" diffère de "Arthur ne comprend pas si la Terre est ronde ou pas".
Je ne comprends pas en quoi le fait que les verbes ne soient pas factifs pose un problème (il faut aussi qu'ils commencent par la lettre E pour vraiment être des contre-exemples à ta thèse?).
rectificatif:
"il comprend mal pourquoi les gens en bas ne tombent pas", qui est, lui, un complément interrogatif, peut être aisément remplacé par "il comprend mal que les gens en bas ne tombent pas" qui ne l'est pas.
Il est possible de dire: "Il sait que mal lui en pris" mais non "Il sait que bien lui en pris." En revanche, il est possible d'affirmer à la fois: -" Il croit que cela va mal finir". - " Il croit que cela va bien finir".
j'envisagerais bien qu'il revienne mais il ne s'est pas excusé j'envisagerais mal qu'il revienne car il s'est excusé
langage familier : je le sens mal (que tu t'éloignes) je le sens bien (que tu t'éloignes)
différent de : je le sens bien que tu t'éloignes = je sens bien que tu t'éloignes je le sens mal que tu t'éloignes = je sens mal que tu t'éloignes
pressentir: ?je pressens bien que tu t'éloignes ?je pressens mal que tu t'éloignes
aussi: j'entends bien que tu reviennes j'entends mal que tu reviennes
j'espère bien que tu t'éloignes j'espère mal
j'accepte mal que tu me quittes
Merci! C'est encore très intéressant!
Un bilan:
Laurence, dans tes exemples, "mal" ne modifie pas le verbe principal (savoir ou croire).
Les autres exemples me semblent être inacceptables (comme il l'indique):
Olivier, je ne disais pas que les verbes qui ne sont pas factifs ne comptent pas. J'indiquais cela parce que je me demande si les bonnes généralisations ne sont pas les suivantes:
Je trouve que "comprendre" est un excellent exemple pour la thèse (1): "comprendre que" peut être combiné avec l'indicatif aussi bien que le subjonctif. Mais seul "comprend mal que +subj" est acceptable. Cf: "Antoine a compris que tu vas travailler aujourd'hui"/ "Antoine a mal compris que tu ne vas pas travailler aujourd'hui".
Un contre-exemple ? Se souvenir. Toutefois, je me demande s'il n'y a pas un contre-exemple aux thèses (1) et (3): se souvenir. Il semble être factif, prend l'indicatif, mais autorise "mal":
comptescontes pour s'endormir.C'est logique. Le subjonctif exprime les faits envisagés par l'esprit: faits douteux, voulus, souhaités, regrettés, craints...( leçon de 3ème.) PS (je me venge): Julien, votre mère vous racontait-elle des "comptes" ou des "contes" avant de vous endormir ?
Corrigé! Je fais un nombre de coquilles hallucinant sur ce blog, milles excuses...
La "leçon de 3e" sur le subjonctif n'est pas si évidente que cela. 1) "Antoine croit que Pierre a gagné la course": le fait que Pierre a gagné la course est "envisagé par l'esprit", et il peut ne pas être le cas (il se peut très bien qu'en fait, Pierre a perdu, et le locuteur peut trés bien le savoir, mais cela n'empêche pas la phrase d'être vraie). Alors pourquoi ne dit-on pas: *"Antoine croit que Pierre ait gagné la course"? 2) Inversement, "Antoine regrette que Pierre ait perdu la course". Souvent (mais, soutiens-je, pas toujours), quand on dit cela, on suppose que Pierre a réellement perdu la course: il ne s'agit pas que d'un fait "envisagé par l'esprit". Et pourtant, on emploie le subjonctif. 3) Enfin, "la chaleur de l'atmosphère terrestre expliquait que de multiples réactions chimiques aient lieu". Là on parle d'un fait passé, et il n'est pas clair qu'il soit "envisagé par l'esprit" (il n'y avait personne pour l'observé), si ce n'est par l'esprit du locuteur, mais cela vaudrait pour n'importe quelle phrase. Et pourtant, on emploie le subjonctif... Bref, méfiez-vous des grammaires scolaires!
Les grammairiens ne se soucient pas de la vérité comme les logiciens. Pour revenir à notre problème et à notre leçon de 3ème: à cause du latin, on écrit: "Rodrigue, qui l'eût cru ?" au lieu de "qui l'aurait cru ? " ou "Chimène, qui l'eût dit?" au lieu de "qui l'aurait dit?"