"Ethnic and disabilty monitoring"

Quand j'ai rempli pour la première fois mes dossiers administratifs d'étudiant à Oxford, j'ai été choqué de tomber sur un formulaire qui me demdandait de préciser mon origine ethnique. Avec un luxe de détails dont je n'avais pas idée, d'ailleurs (voir par exemple la dernière page de ce formulaire) : White English, White Irish, White Irish Traveller, White Scottish, White Welsh, Other white background, Black Caribbean, Mixed withe & black Caribbean, Black African, Mixed white & black African, Other black background, Asian - Indian, Pakistani, Bangladeshi, Chinese, Other Asian background, Mixed white & asian, other mixed background, other ethnic background. D'autres, comme University College London par exemple, demandent des renseignements précis sur les éventuels handicaps.

(Plus récemment, j'ai été étonné de devoir remplir une case "religion" pour l'administration genevoise - comme si tout le monde en avait, comme la taille ou la couleur des yeux ! - mais il s'agit probablement d'une histoire d'impôt ecclésiastique.)

Ce formulaire est certes facultatif, anonyme (détaché du dossier administratif), à des seules fins statistiques, et la personne qui le remplit est invitée à donner "la catégorie à laquelle elle considère appartenir" - vos origines russes ne vous interdisent pas de vous déclarer antillais si c'est comme ça que vous le ressentez. Néanmoins, mes sentiments initiaux ont été "je refuse d'avoir une origine ethnique !" et "comment peut-on être sûr que ce n'est pas un outil de fichage ou de discrimination ?"

Pourtant, j'ai été converti à l'ethnic monitoring un an plus tard lorsque j'ai lu un article de la BBC (impossible à retrouver) qui détaillait les résultats issus de telles études: que les hommes d'origine indienne accédaient aux mêmes emplois que les hommes d'origine européeene, les femmes moins, les hommes pakistanais beaucoup moins, etc. Des résultats fins et solides qui permettent de savoir ce qu'il se passe et où cibler des actions. (Exemple récent: les violences racistes en milieu rural).

Comment la France s'oblige à fermer les yeux sur les discriminations

Un article de Libération lu sur le web de ce dimanche (que je ne retrouve plus, l'ai-je rêvé?) rappelait une enquête de 2004 sur la discrimination à l'embauche (1):

1806 CV identiques à une variable près on été addressés en réponse à 258 offres d'emploi de commercial. Nombres de convocations à un entretien reçues par catégorie:
(A) Homme Blanc, nom français, réside à Paris : 75
comme (A) mais Femme : 69
comme (A) mais réside au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie : 45
comme (A) mais visage disgracieux : 33
comme (A) mais 50 ans : 20
comme (A) mais nom et prénom maghrébin : 14
comme (A) mais handicapé : 5

En résumé, 5 fois moins de chance d'avoir un entretien si vous êtes Arabe, et 15 fois moins si vous êtes handicapé. Et ne comptez pas sur l'entretien pour corriger ces effets!

(Dans ce contexte, on voit à quel point il est absurde de dire que "la France, on l'aime ou on la quitte", comme le suggére le titre ironique d'un papier de Libération qui fait un tour d'horizon des inégalités: Douce France (Libération 19/10).)

Dans le premier article, il était rappelé ce fait crucial: en France, la loi interdit de demander aux gens leur origine ethnique. En conséquence de quoi l'INSEE peut certes faire des statistiques sur la situations des étrangers en France, mais pas sur celle des Français d'origine étrangère, ou des Français Noirs, Antillais, Arabes, etc. Est-ce qu'ils rencontrent des blocages au collège? au bac? dans leurs études? à l'embauche? On en est réduit à la récolte de témoignages, aux enquêtes de "testing" isolées comme celle citée ci-dessus, et au flair.

L'esprit de la loi est de ne pas faire de différence suivant les origines. Mais son résultat est qu'on ne voit pas les discriminations. Qui peuvent tranquillement se perpétuer derrière la facade des principes.

En résumé, la France tente d'éliminer les discriminations par stipulation!

Débat sur le comptage ethnique à l'EHESS

La question du "comptage ethnique" vient justement de faire l'objet d'un colloque à l'EHESS, réuni par le Centre d'analyse stratégique, ex-Commissariat au plan. Tels qu'ils sont rapportés par Libé (Catherine COROLLER, Le comptage ethno-racial divise, Libé 21/10), les arguments des anti-comptage me semblent faibles:

Pour le sociologue Jean-Luc Richard, point n'est par ailleurs besoin de créer de nouveaux outils, les données existantes, trop peu utilisées selon lui, suffisant.

Jean-Luc Richard manque-t-il d'imagination? Ou les "données existantes" permettent-ils de répondre à des questions commme "est-ce que les Français d'origine antillaise sont plus pénalisés par rapport à ceux d'origine métropolitaine (à résultat égal au bac) en fac de lettres qu'en fac de sciences?"

Pour les chercheurs, l'établissement de telles statistiques pose une autre difficulté : comment créer des catégories ethno-raciales permettant à une population de plus en plus métissée de s'y reconnaître ?

La méthode anglaise (dites la catégorie dans laquelle vous vous reconnaissez le mieux) permettrait d'avoir des données peut-être imparfaites mais significatives.

«L'ethnicité a peu à voir avec les origines, elle est liée au regard d'autrui», observe Alain Blum, directeur de recherche à l'Ined (Institut national d'études démographiques).

Même en admettant cela, demander à quelqu'un dans quelle catégorie il se range donne une idée assez fiable de la catégorie dans laquelle les autres le rangent.

Pour Jan Robert Suesser de la Ligue des droits de l'homme, en revanche, le comptage ethno-racial présente des risques : «Le ministre de l'Intérieur réclame des statistiques ethniques sur les délinquants», rappelle-t-il. Lui (=JR Suesser) craint que ce type de données ne serve qu'à «alimenter la justification d'approches racistes».

En gros, on risque voir qu'ils sont tous délinquants?! En France, le racisme prolifère plutôt sur l'ignorance de la situation défavorisée des étrangers et des Français d'origine étrangère. Les craintes de JR Suesser ne vaudraient que si on se contentait de faire des statistiques sur la délinquance, et qu'on laissait de côté l'accès à l'emploi, au logement, les inégalités de revenu.

Samuel Thomas, vice-président de SOS Racisme, s'oppose également au catalogage des gens car «ces critères sont toujours utilisés négativement».

La citation est malheureusement ambigüe. Si "catalogage" désigne le simple fait que l'on utilise des catégories ethniques de population, l'affirmation me semble fausse. Mais si "catalogage" signifie fichage, par ex. que votre origine ethnique soit indiquée sur votre carte d'identité, c'est en effet très dangereux. Mais ces craintes ne valent pas pour des données récoltées anonymement et sur la base du volontariat!

L'argument pour le comptage est simple:

Parmi les «pour», Georges Felouzis, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux : «Nous avons une connaissance très fine des inégalités sociales, économiques, liées au genre. En revanche, les inégalités et discriminations ethniques sont mal connues.» Et n'ont donc «pas d'existence sociale». Savoir par exemple combien de cadres de telle entreprise ou d'enfants de tel quartier sont d'origine maghrébine ou subsaharienne permettrait, selon lui, en étudiant leur trajectoire professionnelle ou scolaire, de mesurer les éventuelles discriminations dont ils sont l'objet.

Comme le rappelle la journaliste, la question est politique: Schématiquement, une partie de la gauche alter et le contingent sarkozyste de l'UMP seraient plutôt pour au nom du multiculturalisme, les chiraco-villepinistes et les socialistes plutôt contre au nom de la République. Mais même Dominique Schnapper (républicaniste, sauf erreur), qui a introduit le colloque, semble s'y résigner: «l'établissement progressif de statistiques ethniques est sans doute devenu inévitable.»

Espérons que ces présidentielles seront l'occasion de lever ce voile faussement vertueux!

Dernières remarques

Pendant ce temps, le gouvernement repousse sine die l'application de la loi sur les CV anonymes. (Dont on ne pourrait pas mesurer les résultats de toute façon!) Et les tribunaux ne sanctionnent pas (Libé 4/9).

A signaler aussi, la publication récente du livre La France Invisible sur les nouvelles formes d'inégalites. Est-ce "invisible" au sens où on n'en parle pas, comme le suggére la présentation du livre dans Libé (23/10), ou au sens où on n'en sait rien parce qu'on n'a pas d'outil de mesure, comme dans le cas de la discrimination ethnique?

De retour dans la petite sphère philosophique, la question des effets pervers de l'interdiction du comptage ethnique pourrait nous amener à discuter les idées de Foucault sur le rôle nécessairement oppresseur du savoir et particulièrement des statistiques, mais je m'arrête là pour aujourd'hui.

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(1) Enquête "Testing" sur CV (mai 2004), Observatoire des discriminations, CERGORS, Paris I.