Se voiler la face
Par julien dutant le mercredi 25 octobre 2006, 03:30 - Politique - Lien permanent
En France, un Arabe aurait 5 fois moins de chance d'avoir un emploi qu'un Blanc, mais on ne peut pas le savoir, parce qu'on ne peut pas faire de statistiques ethniques ou raciales. C'est comme si la loi française tentait un argument transcendantal contre les discriminations: elles n'existent pas puisqu'on n'a pas les catégories pour les voir!
"Ethnic and disabilty monitoring"
Quand j'ai rempli pour la première fois mes dossiers administratifs d'étudiant à Oxford, j'ai été choqué de tomber sur un formulaire qui me demdandait de préciser mon origine ethnique. Avec un luxe de détails dont je n'avais pas idée, d'ailleurs (voir par exemple la dernière page de ce formulaire) : White English, White Irish, White Irish Traveller, White Scottish, White Welsh, Other white background, Black Caribbean, Mixed withe & black Caribbean, Black African, Mixed white & black African, Other black background, Asian - Indian, Pakistani, Bangladeshi, Chinese, Other Asian background, Mixed white & asian, other mixed background, other ethnic background. D'autres, comme University College London par exemple, demandent des renseignements précis sur les éventuels handicaps.
(Plus récemment, j'ai été étonné de devoir remplir une case "religion" pour l'administration genevoise - comme si tout le monde en avait, comme la taille ou la couleur des yeux ! - mais il s'agit probablement d'une histoire d'impôt ecclésiastique.)
Ce formulaire est certes facultatif, anonyme (détaché du dossier administratif), à des seules fins statistiques, et la personne qui le remplit est invitée à donner "la catégorie à laquelle elle considère appartenir" - vos origines russes ne vous interdisent pas de vous déclarer antillais si c'est comme ça que vous le ressentez. Néanmoins, mes sentiments initiaux ont été "je refuse d'avoir une origine ethnique !" et "comment peut-on être sûr que ce n'est pas un outil de fichage ou de discrimination ?"
Pourtant, j'ai été converti à l'ethnic monitoring un an plus tard lorsque j'ai lu un article de la BBC (impossible à retrouver) qui détaillait les résultats issus de telles études: que les hommes d'origine indienne accédaient aux mêmes emplois que les hommes d'origine européeene, les femmes moins, les hommes pakistanais beaucoup moins, etc. Des résultats fins et solides qui permettent de savoir ce qu'il se passe et où cibler des actions. (Exemple récent: les violences racistes en milieu rural).
Comment la France s'oblige à fermer les yeux sur les discriminations
Un article de Libération lu sur le web de ce dimanche (que je ne retrouve plus, l'ai-je rêvé?) rappelait une enquête de 2004 sur la discrimination à l'embauche (1):
1806 CV identiques à une variable près on été addressés en réponse à 258 offres d'emploi de commercial. Nombres de convocations à un entretien reçues par catégorie:
(A) Homme Blanc, nom français, réside à Paris : 75
comme (A) mais Femme : 69
comme (A) mais réside au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie : 45
comme (A) mais visage disgracieux : 33
comme (A) mais 50 ans : 20
comme (A) mais nom et prénom maghrébin : 14
comme (A) mais handicapé : 5
En résumé, 5 fois moins de chance d'avoir un entretien si vous êtes Arabe, et 15 fois moins si vous êtes handicapé. Et ne comptez pas sur l'entretien pour corriger ces effets!
(Dans ce contexte, on voit à quel point il est absurde de dire que "la France, on l'aime ou on la quitte", comme le suggére le titre ironique d'un papier de Libération qui fait un tour d'horizon des inégalités: Douce France (Libération 19/10).)
Dans le premier article, il était rappelé ce fait crucial: en France, la loi interdit de demander aux gens leur origine ethnique. En conséquence de quoi l'INSEE peut certes faire des statistiques sur la situations des étrangers en France, mais pas sur celle des Français d'origine étrangère, ou des Français Noirs, Antillais, Arabes, etc. Est-ce qu'ils rencontrent des blocages au collège? au bac? dans leurs études? à l'embauche? On en est réduit à la récolte de témoignages, aux enquêtes de "testing" isolées comme celle citée ci-dessus, et au flair.
L'esprit de la loi est de ne pas faire de différence suivant les origines. Mais son résultat est qu'on ne voit pas les discriminations. Qui peuvent tranquillement se perpétuer derrière la facade des principes.
En résumé, la France tente d'éliminer les discriminations par stipulation!
Débat sur le comptage ethnique à l'EHESS
La question du "comptage ethnique" vient justement de faire l'objet d'un colloque à l'EHESS, réuni par le Centre d'analyse stratégique, ex-Commissariat au plan. Tels qu'ils sont rapportés par Libé (Catherine COROLLER, Le comptage ethno-racial divise, Libé 21/10), les arguments des anti-comptage me semblent faibles:
Pour le sociologue Jean-Luc Richard, point n'est par ailleurs besoin de créer de nouveaux outils, les données existantes, trop peu utilisées selon lui, suffisant.
Jean-Luc Richard manque-t-il d'imagination? Ou les "données existantes" permettent-ils de répondre à des questions commme "est-ce que les Français d'origine antillaise sont plus pénalisés par rapport à ceux d'origine métropolitaine (à résultat égal au bac) en fac de lettres qu'en fac de sciences?"
Pour les chercheurs, l'établissement de telles statistiques pose une autre difficulté : comment créer des catégories ethno-raciales permettant à une population de plus en plus métissée de s'y reconnaître ?
La méthode anglaise (dites la catégorie dans laquelle vous vous reconnaissez le mieux) permettrait d'avoir des données peut-être imparfaites mais significatives.
«L'ethnicité a peu à voir avec les origines, elle est liée au regard d'autrui», observe Alain Blum, directeur de recherche à l'Ined (Institut national d'études démographiques).
Même en admettant cela, demander à quelqu'un dans quelle catégorie il se range donne une idée assez fiable de la catégorie dans laquelle les autres le rangent.
Pour Jan Robert Suesser de la Ligue des droits de l'homme, en revanche, le comptage ethno-racial présente des risques : «Le ministre de l'Intérieur réclame des statistiques ethniques sur les délinquants», rappelle-t-il. Lui (=JR Suesser) craint que ce type de données ne serve qu'à «alimenter la justification d'approches racistes».
En gros, on risque voir qu'ils sont tous délinquants?! En France, le racisme prolifère plutôt sur l'ignorance de la situation défavorisée des étrangers et des Français d'origine étrangère. Les craintes de JR Suesser ne vaudraient que si on se contentait de faire des statistiques sur la délinquance, et qu'on laissait de côté l'accès à l'emploi, au logement, les inégalités de revenu.
Samuel Thomas, vice-président de SOS Racisme, s'oppose également au catalogage des gens car «ces critères sont toujours utilisés négativement».
La citation est malheureusement ambigüe. Si "catalogage" désigne le simple fait que l'on utilise des catégories ethniques de population, l'affirmation me semble fausse. Mais si "catalogage" signifie fichage, par ex. que votre origine ethnique soit indiquée sur votre carte d'identité, c'est en effet très dangereux. Mais ces craintes ne valent pas pour des données récoltées anonymement et sur la base du volontariat!
L'argument pour le comptage est simple:
Parmi les «pour», Georges Felouzis, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux : «Nous avons une connaissance très fine des inégalités sociales, économiques, liées au genre. En revanche, les inégalités et discriminations ethniques sont mal connues.» Et n'ont donc «pas d'existence sociale». Savoir par exemple combien de cadres de telle entreprise ou d'enfants de tel quartier sont d'origine maghrébine ou subsaharienne permettrait, selon lui, en étudiant leur trajectoire professionnelle ou scolaire, de mesurer les éventuelles discriminations dont ils sont l'objet.
Comme le rappelle la journaliste, la question est politique: Schématiquement, une partie de la gauche alter et le contingent sarkozyste de l'UMP seraient plutôt pour au nom du multiculturalisme, les chiraco-villepinistes et les socialistes plutôt contre au nom de la République.
Mais même Dominique Schnapper (républicaniste, sauf erreur), qui a introduit le colloque, semble s'y résigner: «l'établissement progressif de statistiques ethniques est sans doute devenu inévitable.»
Espérons que ces présidentielles seront l'occasion de lever ce voile faussement vertueux!
Dernières remarques
Pendant ce temps, le gouvernement repousse sine die l'application de la loi sur les CV anonymes. (Dont on ne pourrait pas mesurer les résultats de toute façon!) Et les tribunaux ne sanctionnent pas (Libé 4/9).
A signaler aussi, la publication récente du livre La France Invisible sur les nouvelles formes d'inégalites. Est-ce "invisible" au sens où on n'en parle pas, comme le suggére la présentation du livre dans Libé (23/10), ou au sens où on n'en sait rien parce qu'on n'a pas d'outil de mesure, comme dans le cas de la discrimination ethnique?
De retour dans la petite sphère philosophique, la question des effets pervers de l'interdiction du comptage ethnique pourrait nous amener à discuter les idées de Foucault sur le rôle nécessairement oppresseur du savoir et particulièrement des statistiques, mais je m'arrête là pour aujourd'hui.
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(1) Enquête "Testing" sur CV (mai 2004), Observatoire des discriminations, CERGORS, Paris I.
Commentaires
Jean-Luc Richard répond (5/12/06):
Cher Monsieur,
J'ai lu avec intérêt votre billet du 25/10/2006 sur votre site.
Vous écrivez, "Jean-Luc Richard manque-t-il d'imagination? "
Vos interrogations semblent ignorer les travaux qui existent, réalisés en France, à partir de données en tout point comparables à celles existant dans tous les pays de l'Union européenne (à l'exception des pathétiques données ethno-raciales, ni ethniques, ni totalement raciales, existant dans la seule Grande-Bretagne et je dis bien Grande Bretagne car cela n'existe pas en Irlande du Nord).
Cela fait 14 ans que je réalise des études statistiques "toutes choses égales par ailleurs", sur la réussite scolaire ou l'insertion sur le marché du travail selon l'origine des parents (un ou deux parents immigrés , cf. mon dernier article dans Migrations société de mai-août 2006), en tenant compte d'autres variables telles que diplôme de l'individu, CSP des parents, diplômes des parents, ancienneté de la présence en France, nationalité effective de l'individu, résidence en Zone urbaine sensible, taille de la fratrie etc, à partir de données longitudinales.
Au niveau international de nombreux chercheurs considèrent que ces recherches sont en tout point comparables à ce qui se fait partout ailleurs (voir les études Doomernik -1998 pour le BIT qui commente mon étude-, l'article de A. Constant -Allemagne-, dans European Migration (Zimmermann eds.) à Oxford University Press qui fait de même.
Je vous renvoie à ma thèse soutenue dès 1997 puis à mon livre paru aux PUF en 2004.
un de mes articles : Unemployment Among Young People of Foreign Origin in France: Ways of Measuring Discrimination.
Si vous voulez, je peux vous adresser de nombreuses autres référence sur mes travaux.
Cordialement,
Jean-Luc RICHARD
maître de conférences
Université de Rennes 1
CRAPE UMR CNRS 6051
Ma réponse à JL Richard (5/12)
Fair enough! (Puis-je poster cette discussion?) C'est moi qui manque d'imagination, je ne réalisais pas tout ce qu'on pouvait faire avec les statistiques de nationalité des parents et date d'arrivée en France. Désolé d'avoir écrit sur la simple base d'un article de presse généraliste, je me suis emporté et je voulais aussi parler de mon expérience face aux questionnaires de Grande-Bretagne.
Votre travail est très impressionnant, mais je continue à me demander si ces satistiques n'ont pas des limites. Vous concluez dans l'article que ces personnes sont (ou étaient, il s'agit de 1990) discriminées à l'embauche/au maintien de l'emploi parce qu'elles étaient jeunes et parce qu'elles étaient "d'origine étrangère". Mais le sont-elles _vraiment_ parce qu'elles sont d'origine étrangère? Ou parce qu'elles ont une certaine apparence? (Evidemment, il y a d'autres facteurs comme la maîtrise du français, je simplifie grossièrement). Par ex, imaginez-vous un employeur discriminant qui se dise, "ah mais ses parents sont français en fait! je vais l'embaucher finalement!" ? Vous pouvez penser qu'après tout, peu importe de savoir, le fait est qu'elles subissent des discriminations, et qu'on peut le démontrer comme vous le faites. Mais je ne crois pas que c'est sans importance: mieux on comprend le mécanisme (y compris psychologique) qui conduit des gens à en discriminer d'autres, mieux on saura lutter contre. (Du moins, il n'est pas déraisonnable d'espérer cela.)
Em fait on peut tenter d'utiliser les statistiques de nationalité des parents comme un indicateur de la couleur de peau, et tenter d'isoler ce dernier facteur à partir de là. Par ex, au lieu de faire "même apparence, étranger vs non-étranger", on fait "grands-parents étrangers vs parents étrangers". Ou au lieu de faire "même origine, apparence différente", on fait "grands-parents étrangers vs grand-parents français". En bref, le sociologue peut tenter de deviner si quelqu'un a l'air "arabe" ou pas (où "arabe" signifie simplement: quoi que ce soit que la population nomme "arabe", cela n'a pas à correspondre à qqch de réel) en regardant des faits à propos de sa nationalité, celle de ses parents, etc. Mais c'est indirect, et on peut se demander ce n'est pas limité, et condamné à l'être de plus en plus avec l'ancrage durable des personnes en France. Par exemple, comment le sociologue sait si l'arrière-arrière-petit fils d'un africain a l'air "arabe" et mesure s'il subit des discriminations à cause de ça?
Réponse de JL Richard (7/12):
C'est OK, vous pouvez poster la réponse, et je suis conscient de ce que vous mentionnez, c'est mon dernier article qui le démontre le mieux (article 11 paru dans Migrations société, cf infra) ; je suis heureux de vous adresser ces liens qui permettent de constater ce que l'on peut faire avec les données existantes :
Le tout est visible depuis ma page perso.
Cordialement,
bon courage pour vos recherches
Jean-Luc RICHARD
Bonjour; pourriez vous répondre via mon mail svp? Voila, j'ai beau chercher, je ne trouve pas l'article interdisant l'étude statistique sur les origines ethniques en France...je commence à me demander si il existe vraiment ?!