Défi: verbes propositionnels non mentaux
Par julien dutant le vendredi 20 octobre 2006, 18:52 - Langage - Lien permanent
Connaissez vous un verbe qui prend un complément en "que" mais n'est pas mental?
Qu'il est à première vue étonnant que les verbes propositionnels sont mentaux
Voilà un fait frappant du français, et, apparemment, de toutes les langues humaines: tous les verbes propositionnels sont des verbes mentaux. Je m'explique.
Certains verbes acceptent des compléments propositionnels, c'est-à-dire des phrases en "que":
- Il pense que tu es parti
- Je regrette qu'il ne soit pas venu boire un verre
En d'autres termes, ces verbes ont la structure: S Xe que p.
Or, il s'avère que tous les verbes de cette forme expriment des attitudes mentales: regretter que, apprécier que, craindre que, savoir que, vouloir que, espérer que, apprendre que, etc. Tous ces verbes sont "mentaux" au sens minimal suivant: seule une chose douée d'esprit peut vérifier de telles attitudes. Par exemple, si vous affirmez littéralement la chaise regrette qu'on la laisse dehors
, vous attribuez un esprit à la chaise.
Cela ne va pas de soi. On devine ce que pourraient vouloir dire, par exemple, les constructions suivantes:
- *La table se brise que tu aies tapé dessus.
- *La voiture avance que le moteur est en marche.
- *Le fruit a pourri que l'automne est passé.
- *Ton vélo risque qu'on le vole.
Pourtant, ces constructions n'existent pas en français, et apparemment, dans aucune langue. (J'ai mis une petite étoile devant, suivant l'usage des linguistiques qui signalent de cette façon qu'une phrase est inacceptable pour les locuteurs de la langue en question.)
Le défi
N'y a-t-il vraiment pas de contrexemple? Le défi est le suivant: trouver un verbe propositionnel (c'est-à-dire, qui prend un complément en "que"), mais qui n'est pas mental.
Deux régles pour le défi:
1. J'écarte par avance deux cas que j'ai trouvé: "causer que" et "expliquer que". Ainsi:
- La crise n'explique pas que les gens votent autant à l'extrême droite
- Le mauvais temps cause que les récoltes tardent. (plutôt limite)
Problème: on peut soutenir que "expliquer que" est un verbe mental dérivé (je ne m'étends pas sauf si vous le demandez), et "cause que" ne marche pas trés bien. On dira plutôt "cause le fait que p", auquel cas ce n'est plus un authentique verbe propositionnel.
2. J'écarte les constructions impersonnelles: "il faut que", "il est nécessaire que", "il est impossible que".
A vous de jouez! A défaut de cas, vos remarques sont les bienvenues aussi!
Commentaires
bonsoir,
Voici:
- Je m'étonne que tu aies agi ainsi
- je ne nie pas que ces interprétations ne soient ingénieuses
Il y a les verbes "montrer" et "signaler" que l'on peut utiliser avec des sujets sans leur préter des états d'esprit.
- Cette branche cassée montre/signale que le cerf est passé là.
Mais c'est facile traductible en un énoncé avec sujet intentionnel du fait qu'il y a un "nous"/"me" implicite. En plus cet usage est (vaguement) dans le champ sémantique de la causalité et de l'explication (au moins dans la compréhension).
Il y a aussi les usages conditionnels qui font qu'on peut utiliser "que" avec n'importe quel verbe sans impliquer l'attribution d'un état d'esprit au sujet.
- La siège ne se plie que quand/si Pascal s'assied dessus.
Mais en anglais, dirait "only when/if" et ça implique toujours un "ne" (Le bus ne s'arrêtera que s'il rencontre un mur).
"étonner", "nier", cela pose problème d'après les critères proposés. Autre proposition:
a) Courons vite, que nous arrivions avant l'averse
b) un loup n'avait que les os et la peau. Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau ( La Fontaine)
Il existe une construction vieillote en français, mais parfaitement correcte encore de nos jours, qui est la suivante:
"A peine la marée était elle descendue que les bateaux prirent la mer" (marche aussi avec "que le volcan entra en éruption, où n'importe quoi de non intentionnel et de non humain)
ou encore:
"Je ne lui ai pas serré la main qu'il me demande cent balles"
la construction est restée fossilisée jusque récemment sous la forme "V'là-t-y pas que..."
(réponse à moi-même) le problème de cette construction, c'est qu'elle accomode n'importe quel verbe, et qu'elle a impérativement besoin d'une négation ou d'une restriction pour fonctionner (en tous cas aujourd'hui)
Le hasard voulut que je sois frappé de procrastination cette semaine.
Ou encore :
Waw! J'ai un petit paquet de défis sur le langage à vous soumettre, je ne vais pas me priver!
Alors:
Parlons un peu des verbes du dernier genre: expliquer que, montrer que, signaler que. J'en vois au moins QUATRE autres (je vous laisse trouver!). Je vois deux grandes options à propos d'eux.
1. Ce sont des verbes implicitement mentaux. Une idée serait de les analyser ainsi: S Xe que p -> S nous fait Yer que p. Où "Yer" est mental. Par exemple: "l'absence de Paul explique qu'elle lui soit hostile" -> "l'absence de Paul nous fait comprendre qu'elle lui est hostile". "Le panneau signale que le chemin est ici" -> "le panneau nous fait voir que le chemin est ici". L'idée est que ces verbes disent que le sujet cause le fait que "nous" ou "on" soient dans un état mental particulier vis-à-vis de la proposition-complément.
Problème: Les analyses ci-dessus sont peu convaincantes. Mais surtout, si cette idée était vraie, il devrait y avoir beaucoup plus de verbes non-mentaux de ce genre. Par exemple, un verbe pour dire: S nous fait désirer que p. (Ooops, il y en a peut-être un: "la chaleur enjoint que nous allions nous baigner"? Mais n'est-ce pas du mental figuré?). Un verbe pour "S nous fait regretter que p", "S nous fait espérer que p" ?
2. Ce sont une classe de verbes à part, les verbes informationnels. L'idée est qu'il désignent le fait que telle chose contient de l'information sur autre chose. ("Les traces signalent que l'animal est parti dans cette direction".) C'est intéressant, parce que ces états informationnels sont ceux que Grice appelait la "signification naturelle" (smoke means fire: fumée veut dire feu) dans son article (court et classique) "Meaning" (1957), et parce que ces ètats sont ceux auxquels beaucoup de philosophes de l'esprit aujourd'hui voudraient réduire... le mental! Ainsi, il ne faudrait pas dire que ces verbes sont crypto-mentaux, mais que ce sont les verbes mentaux qui sont en fait informationnels.
Le paradoxe initial demeure, au sens où il n'y a pas de verbes non-mentaux et non-informationnels qui prennent un complément propositionnel, alors même qu'on voit bien qu'il pourrait y avoir et à quoi ils serviraient.
Le défi continue!
Bonjour Julien, - Il se peut que Marie vienne
Beaucoup de contre-exemples à ton hypothèse peuvent être construits, à mon avis, mais avec des adjectifs qui prennent un complément propositionnel : possible, certain, probable...
Peut-être qu'il faut comprendre ta question comme devant exclure les constructions impersonnelles ("il est possible","il se peut", etc.), et ne portant que sur les "vrais" verbes transitifs ayant un objet propositionnel. Ta question serait par exemple : pourquoi il n'y a pas de verbe transitif dont le sens serait "avancer parceque", de sorte que "la voiture avance qu'il y a de l'essence" voudrait dire "la voiture avance parcequ'il y a de l'essence"...C'est une bonne question.
Mais as-tu songé à "mériter" : "Cette table mérite qu'on la détruise". Peut-être diras-tu que "mériter" est un terme évaluatif, donc implicitement mental...Et puis au fait, que dis-tu de "la chaleur a fait que le ballon a explosé ?"...Clairement non-mental, il me semble, et il n'est pas évident que la propostion introduite par "que" en soit pas un complément...
Je pense que tu te méprends un peu sur "risquer". Risquer peut prendre des compléments propositionnels qui ne sont pas introduits par "que" : "il risque de pleuvoir", "la voiture risque de tomber en panne" (= il risque de se passer ceci : la voiture tombe en panne). Dans "la voiture risque de tomber en panne", je pense que la plupart des syntacticiens diraient que "la voiture" est un sujet dérivé ("montée du sujet"), comme dans "la voiture semble être en panne" (qui a pour contrepartie "il semble que la voiture est en panne"), et que le complément de "risquer" avant le déplacement du sujet est le syntagme <de la voiture tomber en panne>, qui dénote bien une proposition. En français, "risquer", à la différence de "sembler", ne prend pas de complément en "que", ce qui force à utiliser la construction où il y a un sujet "dérivé" (laquelle construction est systématiquement incompatible avec "que" en français (pas en grec moderne je crois) : *Jean semble qu'il est malade). Je pense que c'est une différence qui ne dit rien de très profond sur un plan sémantique (mais je me trompe peut-être), et je ne serais pas surpris si une langue disait "la table risque qu'elle se casse" au lieu de "la table risque de se casser", ou bien encore "il risque que la table se casse".
Bonjour Benjamin,
Merci pour les suggestions!
J'ai bien exclu les impersonnels (règle n°2 du défi!), même si je n'ai pas d'argument clair pour dire que ce sont "faux" cas. J'aurais envie de dire que ce ne sont pas de "vrais" verbes, mais plutôt des adverbes de la proposition en complément: "il se peut que Marie vienne" = "Marie viendra peut-être", "il faut que tu viennes" = "tu dois venir", ...
Mériter est très intriguant! Pas du groupe "expliquer", pas clairement mental. Ca mérite réflexion. Par exemple, on ne dit pas (je crois) "?Ce beau temps mérite qu'on aille boire un coup". Une paire: "?Ces plats méritent qu'on fasse honneur à l'hôte" (pas bon)/"Ces plats méritent qu'on leur fasse honneur" (ok). On dirait que "X mérite que p" n'est ok que si p décrit une action qui a X pour objet. C'est peut-être une indication qu'on a affaire à une construction bizzare d'un verbe mental (un verbe d'action). Cela dit: "Ce fromage mérite qu'on ouvre une bouteille de vin" est peut-être ok.
Fait que c'est vrai. C'est l'équivalent de "cause que" (apparement ok en français plus ancien) (cf règle 1 du défi!). Je pense que cela donne trois groupes: causaux, informationnels, mentaux. Avec la possibilité de défendre une fusion des deux premiers ou des deux seconds. Cela dit, la catégorie 'cause' reste étonnamment limitée aux verbes les plus généraux ("causer", "faire que"). Pourquoi pas des verbes de causalité plus spécifiques? "*La chaleur précipite que la glace fonde". (amène que, ralentit que)
Mais on en voit un de plus: empêche que. (Je suis sûr que vous y avez tous pensé en même temps que moi!). C'est aussi causal, et aussi très général (en gros, empêche que p = fait que non-p)
risquer de, sembler que. L'idée est que nous avons en effet des structures "S Xe que p", mais qui ne se voient pas à cause de qques transformations syntaxiques superficielles. Mais les constructions en question, si j'ai compris, seraient: et . Mais pourquoi pas, alors: ou ? Et pourquoi pas ? Une possibilité est la suivante: ces constructions sont "au fond" impersonnelles. La structure serait , . Et j'ai l'impression que, du coup, ce sont des "faux" cas, comme "il se peut que la voiture se casse".
Une auto-objection toutefois: comparer "Marie risque d'épouser Pierre" / "Pierre risque d'épouser Marie". Si on admet qu'"épouser" est symétrique, la paraphrase que je viens de suggérer prédit que ces deux phrases sont équivalentes. ( si et seulement si ). Ce qui ne semble pas être le cas. Deux esquisses de réponses. 1) même en admettant que "épouser" est symétrique, cela fait dans certains contextes une différence de dire "Pierre épouse Marie" plutôt que "Marie épouse Pierre"; cette méeme différence est maintenue en ajoutant ; 2) on peut aussi tenter de dire que les deux phrases ont les mêmes valeurs sémantiques, mais que le choix de l'ordre produit un effet pragmatique.
Pour résumer sur "risquer de/sembler que": si en effet la différence entre la construction impersonnelle ("il semble que Jean soit malade") et la construction avec sujet dérivé ("la voiture risque de tomber en panne") n'a pas de valeur sémantique, cela irait dans mon sens, indiquant que (!) ces constructions ne sont pas des vrais cas de propositionnels non-mentaux.
Remarque additionnelle, les modes: ce serait intéressant de voir si des régularités sont visibles dans les modes des compléments. (même s'il semble y avoir des variations importantes sur les modes d'une langue à l'autre.) Causaux: "fait que"/"cause que"+IND, mais "empêche que"+SUBJ. Côté informationnels: "indique que"/"montre que"+IND, mais "explique que"+SUBJ. "empêche que"+SUBJ s'explique aisément parce que le verbe n'est pas factif. De même, on a "ne montre pas que"+SUBJ, "n'indique pas que"+SUBJ. Mais je trouve le cas de "expliquer" étonnant. C'est un verbe factif comme "montrer que": "Les bouchons expliquent que tu sois arrivé en retard" -> tu es arrivé en retard. (il se comporte comme "regretter": factif et prend le subjonctif). Il est le seul de son genre! Les six autres verbes du groupe "informationnels" que j'ai sous la main (je les garde un peu encore) prennent tous l'indicatif.
Bonjour,
Du point de vue grammatical, je fais une différence entre les deux phrases suivantes:
- Courons vite, que nous arrivions avant l'averse (but)
- Courons vite, parce que nous allons nous faire tremper (cause)
Pour la réplique du "tartuffe", je ne comprends pas.
La phrase "cachez ce sein que je ne saurais voir" signifie: " si vous me montrez ce sein, alors je ne résister à la tentation."
Non, elle ne signifie pas cela ! On peut l'utiliser pour dire cela. Mais on peut l'utiliser pour dire "si vous me montrez ce sein, alors je ne l'accepterai pas". Ou, dans d'autres situations que je vous laisse le soin d'imaginer, "si vous me montrez ce sein, je serai ébloui", ou "si vous me montrez ce sein, la police va nous arrêter", etc, etc. Ce que signifie cette phrase, c'est juste "cachez ce sein que je ne saurais voir"!
La question qu'on se posait était de savoir s'il y avait là un verbe propositionnel non mental. Ce n'est pas le cas. Il y a deux analyses possibles de la phrase. Selon la première, "cachez" a ici complément d'objet, comme dans: "cachez Pierre", "cachez votre argent", "cachez la voiture bleue". Simplement, ce complément d'objet contient lui-même une proposition relative, comme dans "cachez la voiture qui est bleue". ("Cachez la voiture bleue, mais montrez la rouge" / "Cachez ce sein que je ne saurais voir, mais montrez vos cheveux".) Seconde analyse, c'est une incise, comme dans "Kurt, que je ne supporte pas, joue au golf.", qui est équivalent à "Kurt joue au golf, et je ne supporte pas Kurt". De même "Cachez ce sein, et je ne saurais voir ce sein". (A ce sujet, voir la correction de l'exercice 2.2 ici)
Un véritable cas de "cacher" non-mental avec complément propositionnel serait: *"Le mur cache que les mariés s'embrassent". Mais précisément, cet emploi n'existe pas.
Justement, "cacher" est un excellent exemple qui va dans mon sens ! Il semble que "nous cache que" est acceptable avec une personne ("Antoine nous cache qu'il se drogue") ou une chose personnalisée ("L'hiver nous cache que le printemps le suit"?). Mais "nous cache que" n'est pas possible avec une chose (*"Le brouillard nous cache que le précipice est proche"), ni "cache que".
Une question : Un verbe à objet propositionnel peut-il être non-informationnel selon la définition que tu donnes en 8 ?
Les exemples que tu proposes dans ton post relèvent tous d'une forme elliptique : "*La table se brise que tu aies tapé dessus" est équivalent à "Le fait que tu aies tapé sur la table fait qu'elle se brise". Dans tous ces exemples : "X v que p" peut se réécrire : "p entraîne que X v". On peut s'en rendre compte par le fait que les verbes "v" sont intransitifs : ils n'acceptent pas de complément d'objet direct, ie. une construction "X v Z" n'est pas possible. (Attention je parle du verbe v au sens de ces exemples, par exemple "avancer" peut être transitif au sens "d'avancer ses pions" mais ce n'est pas le même sens qu'"avancer" pour la voiture de l'exemple "*La voiture avance que le moteur est en marche").
Finalement, il me semble assez difficile d'imaginer une construction qui ne relèverait pas de cette catégorie. Un nouveau défi ?...
Sur la première question: l'idée est que ma définition est trop large, ce qui me permettrait d'évacuer tous les verbes propositionnels non-mentaux en disant "ah, celui-ci est informatif, ça ne compte pas." Ok, je redéfinis plus proprement: un verbe S Xe que p est informationnel ssi on ne peut l'applique à S que si S est un état informationnel ayant pour contenu p, ou si S est le porteur d'un tel état. (il y a des exceptions, e.g. "ne montre pas que", mais on voit l'idée.)
Deuxième point, bien vu! Je ne suis pas d'accord que les verbes hypothétiques sont elliptiques (le fait qu'on puisse paraphraser ne montre pas qu'un lexème est complexe). Mais tu suggéres le défi suivant: "aimer" prend aussi bien un objet normal ("aimer Pierre") qu'une proposition ("aimer que la viande soit peu cuite"). Même chose pour la plupart des verbes propositionnels (tous? c'est un autre défi). Mes exemples de verbes possibles mais inexistants devraient plutôt être bâtis sur ce modèle. Accordé!
(Soit dit en passant, tu suggéres par là qu'il y a des données négatives qui n'existent pas: des données négatives négatives qui ne soit pas des données?)
Quelques essais:
salut Julien,
dire que "risquer" est un verbe à montée comme "sembler" est exactement la même chose que ce que tu suggères, à savoir que "La chaise risque de tomber" est "au fond" (en "structure profonde" selon le générativisme des années 70), une construction impersonnelle. L'idée étant que dans "Jacques semble être malade", la structure sous-jacente (avant transformation) est "semble Jacques être malade", et, pour "La chaise risque de tomber", "risque la chaise tomber". Et donc en effet ce n'est pas un contre-exemple. En revanche, je ne vois rien qui puisse justifier l'idée que les constructions impersonnelles ne mettent pas en jeu un verbe qui prend un complément, mais seraient plutôt de nature adverbiales. Mais bon, ce n'est pas très important : tu t'intéresses toi à des prédicats qui prennent DEUX arguments, l'un de type "individu", l'autre de type "proposition", et tu soutiens que tous ces verbes attribuent au premier argument (l'individu) une propriété "mentale" caractérisée par le second argument (la proposition). La conclusion de la discussion, c'est que c'est finalement à moitié vrai : il y a aussi les verbes causatifs ("faire que", "empêcher que") et peut-être aussi les verbes "informationnels", à moins que ceux-ci ne soient finalement "mentaux". Très intéressant, en tout cas, notamment ta remarque sur "cacher". As-tu pensé aussi aux cas où une proposition sert de sujet, et non d'objet, comme dans "Que Marie soit venue m'a étonné"...Il n'est pas facile de trouver des cas où le verbe en question ne soit pas "psychologique" (ce qui va dans ton sens) ou bien, justement, causatif ou informationnel("Que Marie soit venue explique que...", "Que Marie soit venue a fait pleurer Jacques", "(?) Que l'arbre ait poussé devant la maison l'a rendue sombre" -mieux avec 'le fait que' - mais pas "*Que l'arbre ait poussé ici a caché la maison", qui, de toute façon, aurait un sens causatif si c'était correct).
Par ailleurs, je me demande si ta généralisation n'est (ou n'est pas) explicable par l'hypothèse selon laquelle toute proposition définit toujours un contexte intensionnel, i.e. où la substitution de termes co-extensionnels n'assure pas le maintien de la valeur de vérité de la phrase. Note que dans "la voiture s'est arrêtée avant qu'un homme n'ait traversé la rue", remplacer "homme" par "animal bipède masculin" maintient toujours la valeur de vérité de la phrase, alors qu'il n'en va pas de même pour les modaux, les verbes d'attitude, et je pense même les causatifs (ainsi "La glaciation a fait qu'aucune créature à coeur n'habite Venise" n'est pas équivalent à "La glaciation a fait qu'aucune bête à rein n'habite plus Venise", parce que la glaciation n'aurait pas agi de la même manière sur des bêtes à rein sans coeur - en gros, l'idée est que la notion de cause est fondamentalement modale, idée classique au demeurant - il faudrait affiner cette ébauche de remarque, en raison des complications du type de re/de dicto, etc.). En gros, si l'on fait l'hypothèse que tout phrase subordonnée doit se trouver dans un contexte intensionnel, il faut évidemment que le verbe soit intensionnel, ce qui inclut les modaux, les verbes d'attitude (i.e. mentaux), les verbes informationnels évidemment, et peut-être aussi les verbes causatifs (je ne suis pas du tout sûr que ce qui est écrit plus haut soit censé, j'en doute même)...Peut-on en concevoir d'autres ? Bien entendu, cette hypothèse alternative ne va elle-même nullement de soi. Benjamin PS : j'admire ta ténacité face à qui tu sais. PS2 : en première analyse, "le fait que p a fait que q" signifie "p et q sont vrais, et si p n'avait pas été vrai, q n'aurait pas été vrai", ce qui est une analyse modale (contrefactuelle).
Salut Benjamin,
Deux réponses (en retard)
Que la généralisation s'explique par l'hypothèse que toute proposition définit toujours un contexte intensionnel. L'idée est: un complément propositionnel ("que la neige est blanche") crée un contexte intensionnel, qui à son tour n'accepterait que des verbes qui puissent d'une façon ou d'une autre "gérer" ou "opérer sur" ce contexte. C'est intéressant, et à rebours de ce que j'aurais pensé (à savoir, que les verbes imposent ce contexte, non l'inverse).
Une objection, me semble-t-il: "il est vrai que" prend un complément propositionnel, mais n'est pas intensionnel. Une réponse possible: en fait, le contexte dans "il est vrai que" est bien intensionnel, mais la signification de "vrai" fait que l'intensionnalité est "masquée", parce que "il est vrai que" renvoie la même valeur quand on substitue des co-référents. Une réponse à la réponse: mais en ce cas, pourquoi n'aurait-on pas le même phénomène avec "le mur cache que les mariés s'embrassent"?
Une suggestion qui irait dans ton sens, toutefois: sans être intensionnel, "il est vrai que" est, en un sens plus large, "modal". L'idée serait que tous ces verbes auraient en commun de porter sur (=quantifier sur/faire référence à) des mondes possibles. Et que la généralisation s'explique parce que les compléments propositionnels désignent des mondes possibles. D'où, par exemple: le mur peut cacher un objet, un événement, mais pas une situation possible (fût-elle réalisée).
Sur les propositions en position de sujet. Ca semble vrai! "Qu'il en soit réduit à faire ce genre de blagues est triste/déplorable/amusant/étonnant/insoutenable". "Qu'il parle anglais explique qu'il soit populaire" (informationnel) "l'a rendu célèbre" (causatif). Au contraire: *"Qu'il en soit réduit à faire ce genre de blagues est sociologique/bien français/rapide/long" Une exception possible: "Qu'il ait cessé de faire ce genre de blagues est une victoire" (pas clairement mental; mais à rapprocher de: "un soulagement"). Une autre: "est vrai"? Mais je ne suis pas sûr que cela soit acceptable: " Qu'il parle anglais est vrai" "Que les lyonnais soient les meilleurs est bien vrai". Une meilleure exception: "Qu'il en soit réduit à faire ce genre de blagues est fréquent". "fréquent" n'est pas mental, pas informatif, pas clairement causal. Cela irait dans le sens de l'hypothèse modale: les situations possibles peuvent être "fréquentes". (Mais pourquoi ne peuvent-elles pas être "rapides" ou "bien françaises"? Il me semble qu'on a besoin d'une distinction forte entre événement et fait/situation ici, et nos réflexions nous amèneraient d'ailleurs à rejeter l'idée, classique depuis Davidson, que (pour le langage) les relations causales sont des relations entre événements.)