Obscurantisme intellectuel
Par julien dutant le lundi 25 septembre 2006, 17:11 - Politique - Lien permanent
Une alliance objective des intellectuels de gauche et de l'obscurantisme religieux?
L'obscurantisme bête et méchant de Michel Polac (lu dans Charlie Hebdo 20/9/06):
Le goût (des mots), voilà qui attire plus mon appétit que les pseudo-sciences, genre linguistique ou sémiologie
.- Pierre Larousse,
cet instituteur laïque et républicain, néanmoins raciste, sexiste, xénophobe et puérilement scientiste (il en existe encore aujourd'hui à "gauche").
Bien que j'aie mes propres doutes sur la scientificité de la sémiologie et que je serais prêt à concéder qu'une partie importante de la linguistique pratiquée en France tient plutôt de la critique littéraire, je suis convaincu que Michel Polac n'a pas la moindre idée du programme Chomskyen en syntaxe et de ses résultats, de la psycholinguistique ou de la pragmatique expérimentale, sans se priver pour autant d'insulter tout ces chercheurs à l'aveugle. Et par ailleurs, comme de nos jours très peu de gens qui se disent de gauche sont (consciemment) racistes, xénophobes ou sexistes, je suppose qu'il faut lire la parenthèse comme: "il existe encore aujourd'hui à "gauche" des gens puérilement scientistes". Et comme il n'y a plus personne aujourd'hui qui pense que la science va faire disparaître les guerres, la faim et les conflits sociaux, je soupçonne qu'il considère comme "puérilement scientistes" ceux qui pensent simplement que la science c'est bien, c'est important, et ça ne concerne pas seulement les galaxies et les atomes. Pur préjugé blessant pour ceux qui tout en ayant des opinions de gauche pensent que dans beaucoup de domaines, le progrès humain viendra de <em>plus</em> de science, pas moins.
Je me demande si M. Polac ne partagerait pas l'opinion de Benoît XVI sur les sciences:
Seule la forme de certitude qui se donne dans le jeu concerté des mathématiques et de l’expérience autorise à parler de scientificité. Tout ce qui prétend être science doit se soumettre à ce critère. Aussi, les sciences qui se rapportent aux réalités humaines – telles que l’histoire, la psychologie, la sociologie, la philosophie – essaient de s’adapter à ce canon de la scientificité. Il est important encore, pour nos réflexions, que la méthode en tant que telle exclut la question de Dieu et la fait apparaître comme non-scientifique ou préscientifique. Mais par là, nous nous trouvons devant un rétrécissement du rayon de la science et de la raison qui doit être mis en question. (Extrait du discours de Ratisbonne du 12.12.2006, trad. La Croix)
En clair: les sciences c'est bien pour construire des avions, mais c'est étriqué, et dès qu'on touche à des questions humaines importantes, elles n'ont rien à dire et ce serait une erreur ("scientisme puéril", "positivisme") de croire qu'elles ont qqch à dire. Il faut alors se tourner vers des autorités supérieures (le Dieu catholique ou les valeurs de gauche, au choix!).
(Pour anticiper des objections à venir: je reconnais d'emblée qu'il est tout aussi excessif de parler d' "obscurantisme" sans nuances pour le pape que d' "intellectuel" pour Polac)
Commentaires
est-il vraiment nécessaire d'écrire ne serait-ce qu'une ligne sur les inepties de Polac? Je crois que Polac est tout aussi incompétent sur la linguistique que sur les questions de foi. Il a une sharevoice plus large que ceux qui tentent (avec des méthodes et des présupposés méthodologiques différents, certes) de creuser un peu sérieusement les grandes questions. Mais que pouvons-nous à cette dissymétrie, sinon continuer à être sérieux et ne pas céder à des mouvements d'impatience bien compréhensibles. Personnellement, c'est Onfray qui me met hors de moi. Un moment, j'ai voulurédiger un argumentaire contre Onfray. Je me suis finalement dit que j'avais autre chose à faire... C.
Tu as raison, c'est une perte de temps. D'un autre côté, ça fait parfois du bien de dire quand ça ne va pas.
Cela dit, je pense que l'anti-scientisme primaire de larges pans du milieu intellectuel est un danger concret dans le contexte de radicalisation religieuse actuel. C'est en outre dommageable pour la recherche (en sciences, en sciences humaines et en philo).
je suis croyant, et je me méfie de cette opposition entre science et religion. Même si je me méfie également de la notion de religion... Ceci expliquant d'ailleurs sans doute cela, et vice versa... ;-) L'anti-scientisme est une position raisonnable: être contre la rigueur et le sérieux est une mauvaise attitude. Je ne pense pas qu'exiger que les débats soient couchés en des termes décidables soit une marque de scientisme. Mais bon, je dis des banalités... Comment définir le scientisme? Sinon comme la croyance qu'il existe une et une seule méthode scientifique de résolution des problèmes. Ce qui distingue le rationaliste du scientisme, c'est sans doute la faculté à soumettre ses méthodes et ses concepts à d'autres méthodes et à d'autres concepts pour en examiner la validité (une méta-faculté, ou un metaconceptual ascent, je ne sais pas...)
Je suis agnostique. Pour moi, l'attitude à condamner, c'est celle qui consiste à ériger un système de pensée en dogme, en certitude absolue. Cela peut, je crois, concerner aussi bien le "scientisme" que le religieux. En revanche, le rationaliste admet l'incertitude, la révision...
Donc j'imagine qu'on a droit aux certitudes relatives - mais qu'est-ce que cela peut être?
Aussi, je me demande quel avantage il y a de passer de "Il faut brûler les infidèles" à "Il faut brûler les infidèles mais je me trompe peut-être".
;)
Au nom de quoi cette affirmation est-elle justifiée ? Est-ce à la raison de le dire ?
Et une autre: "Il faut se montrer charitable envers son prochain" et "il faut se montrer charitable envers son prochain mais je me trompe peut-être".
"Est-ce à la raison de le dire ?"
Je suppose que l'idée est: ce n'est pas "la raison" qui va justifier des affirmations comme "il faut brûler les infidèles". (Thèse respectable, soit dit en passant, défendue par Hume.)
Eh bien, la raison peut la récuser, par ex: il n'y a pas de Dieu, donc il n'y a pas d'infidèles, donc il ne faut pas les brûler. (C'est bien sûr présupposer que la raison pourrait justifier des affirmations comme "il n'y a pas de Dieu". Mais pourquoi pas, c'est parfaitement envisageable. Après tout, beaucoup on cru qu'elle pouvait montrer l'inverse.)
Je crois en effet comme Julien que c'est possible et important de mettre en question l'évidence du relativisme en morale; on peut faire quelquefois nettement la différence entre des raisons éthiques: il y a des éthiques qui reposent sur des raisons qui sont vraiment mauvaises du point de vue de la raison scientifique et d'autres qui supportent le choc de la critique scientifique. Ça ne me choque pas qu'on parle d'une éthique nazie par exemple mais à condition qu'on explicite en disant que c'est une éthique bête dont les raisons ne résistent pas à une critique éclairée. Bien sûr pour cela il ne faut pas appeler "critique éclairée" "toute critique qui se présente comme éclairée"...
Je suis désolé, mais je ne comprends pas en quoi l'affirmation "il n'y a pas de Dieu" est une affirmation rationnelle. Pas plus que je ne comprends en quoi l'affirmation "il y a un Dieu" est rationnelle. En réalité, si je comprends bien le discours du pape à Ratisbonne, qui veut appuyer la foi sur la raison, ceux qui se prétendent ici anti-relativistes sont finalement, pour des raisons que je ne m'explique pas, d'accord avec le pape. Ce que je regrette, parceque je ne suis pas relativiste et que je pense que le Pape a tort...
Christophe:
Il faut d'abord clarifier ce qu'on entend par "affirmation rationnelle". Parce que, si on entend affirmation au sens de proposition, alors cela n'a pas de sens de dire qu'une affirmation est rationnelle ou non. Les affirmations "certains oiseaux caquettent" ou "demain je vais me faire couper les cheveux" sont-elles rationnelles ou non?
Une suggestion serait: p est une affirmation rationnelle ssi on peut avoir des raisons de l'affirmer. Et si personne ne peut avoir de raisons d'affirmer p, alors p n'est pas rationnelle. Ok, mais alors en ce sens, il me semble évident que "Il existe un Dieu" et "il n'existe pas de Dieu" sont des affirmations rationnelles. Aristote avait de multiples arguments parfaitement raisonnables pour postuler un Dieu; Diderot en avait beaucoup de ne pas le faire.
Je soupçonne que tu as en tête un autre sens, selon lequel: p est une affirmation rationnelle ssi on peut prouver par des raisons qu'elle est vraie. Il suit qu'aucune affirmation fausse n'est "rationnelle" en ce sens. Et probablement, que seules les affirmations de la logique et des mathématiques peuvent sont rationnelles en ce sens.
Si c'est dernier sens que tu utilises, alors soit, je suis d'accord que "il (n')y a (pas) de Dieu" n'est pas une affirmation "rationnelle". Mais cela ne signifie pas qu'on n'a pas de très bonnes raisons de croire l'une ou de rejeter l'autre, ni que la religion ne soit pas testable empiriquement.
L'agnosticsme est, pour moi, une attitude philosophique proche du scepticisme (je suis d'accord avec la définition du 17 avril). Cela signifie que j'ai autant de raison de prouver l'existence de Dieu que sa non-existence(mais en plus, aucune connaissance de type scientifique ne peut déterminer une personne à croire. Ce serait fonder en effet la foi sur la raison ;le débat est ancien). Autant se taire ? Non, car cette position se distingue de l'athéisme qui est un acte de foi dans la non-foi. Mais cela n'implique pas une forme de relativisme pour les conduites de la vie. Je n'approfondis pas.
"Je n'approfondis pas."
Dommage parce que j'ai du mal à suivre, si ce n'est que tu ne manques pas de certitudes pour une sceptique ;)
Bonjour,
Il est évident que je défends une certaine forme de scepticisme - un scepticisme "académique". Je laisse la parole à un grand ami de toujours, David Hume:
"Le sceptique est un autre ennemi de la religion, qui provoque naturellement l'indignation de tous les théologiens et de tous les graves philosophes; il est pourtant certain que personne n'a jamais rencontré une créature aussi absurde, que personne n'a jamais conversé avec un homme qui n'avait aucune opinion ni aucun principe sur aucun sujet, soit d'action, soit de spéculation." Enquête sur l'entendement humain; Hume ( Section XII)
D'où la nécessité de s'interroger sur l'origine de nos croyances. Une question surgit: "Est-il possible de ne pas croire ?"
Julien, je vais lire ton topo sur la testabilités des religions, y répondre du mieux que je peux, et je reviens. C.
En regardant les stats de mon site ce matin j'ai vu qu'on avait visité mon site à partir de cette page. Je reviens sur ce que j'y ai dit: Entre temps, l'énoncé "Christophe est croyant" a pris la valeur de vérité F. A vrai dire, cela ne devrait pas changer grand-chose aux arguments que j'avais avancés, et pourtant cela change beaucoup de choses. Il est opportun de s'interroger sur l'origine d'une foi, chacun choisissant le cadre qui lui convient pour cela. Mais, simplement: remettre en cause une foi, c'est remettre en cause davantage que des croyances... C'est une thèse que je soumets à l'attention de ceux qui visitent ce site, sans donner un seul exemple ou argument. C'est une proposition, donc... philotropiquement vôtre, Christophe