Je recopie sans vergogne un commentaire que j'avais initialement ajouté au billet précédent, qui constitue bien à lui seul un petit billet sur ce que sont les concepts. Trop de philosophes emploient le concept de concept sans en avoir de conception claire!

Kant (entre autres) pensait qu'un concept était un ensemble de "marques" ou "traits" ou "caractéristiques" que possédaient les objets auxquels ce concept s'applique. Par exemple, pour AUTRUCHE, ce seraient: a des ailes, ne vole pas, a des grandes pattes, court vite, etc. Ce qui pose déjà de petits problèmes agaçants (une autruche qui a perdu une patte n'est-elle plus une autruche?). Mais surtout: que sont les traits? D'autres concepts, non? Alors ceux-là, que sont-ils? Sont-ils à leur tour composés de concepts, à l'infini? L'idée était qu'on arriverait à tout réduire à des ensembles complexes de sensations ou d'expériences, éventuellement avec quelques concepts abstraits (comme "cause"). Mais essayez avec "aile" ou "mammifère"!

Dans la philosophie analytique, il y a eu beaucoup de réflexions sur les concepts, depuis Frege. Un bon départ est le petit livre sur Kripke de P. Ludwig & F. Drapeau. Un départ encore plus simple est ma petite conférence sur la connaissance des choses. Une lecture idéale est Fodor, Concepts. Dans ce qui suit, je présente la conception simple qui se dégage de réflexions de Kripke, Putnam et Fodor.

Un concept est une entité mentale qui a une signification. Quand il est associé à un mot, il a la même signification que le mot, et c'est en utilisant le concept qu'on comprend le mot. Ainsi, le mot "chien" désigne les chiens, et le concept correspondant CHIEN désigne les chiens. La signification est simplement la chose désignée. Dans cette perspective, il serait trompeur de dire que la signification du mot est le concept lui-même: "chien" ne désigne pas le concept de chien (qui n'aboie pas), mais les chiens. Toutes les affirmations que je viens faire sont et ont été discutées, mais elles forment un point de départ solide et qui a fait ses preuves.

Maintenant, deux questions: pour former un concept, est-il nécessaire d'avoir fait l'expérience d'une série d'objets? Et pour former un concept, est-il nécessaire de connaître une caractéristique commune aux objets désignés par ce concept?

Est-il nécessaire de connaître une série d'objets? Non! Vous voyez une girafe, et on vous dit: "c'est une girafe". Cela suffit généralement à un enfant pour acquérir le concept GIRAFE. L'enfant semble implicitement adhérer au principe suivant ("implicitement", c'est-à-dire sans être capable de formuler le principe): cet objet est une girafe, et tous les objets qui ont la même nature/ou qui y ressemblent suffisamment en sont aussi. (Il y a débat chez les psychologues pour savoir si les concepts sont construits sur des principes de "même nature" ou "ressemblance": la sagesse reçue est que nos concepts d'animaux ou de plantes sont construits sur un principe de "même nature", ceux d'outils ou d'artefacts sur la ressemblance.) Autre exemple, tiré de l'histoire des sciences: quand on a découvert que les étoiles étaient très semblables à notre Soleil, certains (comme Descartes) ont formulé la découverte ainsi: "les étoiles sont des soleils". Ce faisant, ils supposent que le mot "soleil" n'était pas un nom propre pour une planète, mais était associé à un concept désignant le Soleil et tout ce qui lui ressemble. On croyait qu'il n'y avait qu'un objet de ce genre, et on découvre qu'il y en a une infinité. Même chose pour les "lunes" de Jupiter. Même chose lorsqu'on forme un nom commun à partir d'un nom propre: "où sont les Proust de notre temps?" "Godard est le Clémenceau du cinéma!"

Est-il nécessaire de connaître une caratéristique commune aux soleils ou aux girafes? Non. Certes, il y a une ou plusieurs propriétés des soleils, ou par exemple, des différentes nuances de rouge, qui font que vous les trouvez similaires. Mais vous n'avez pas besoin de le savoir - par ex, pour les rouges, c'est le fait qu'ils excitent un récepteur rétinien spécifique. De même, il y a quelque chose en vertu duquel deux girafes sont de "même nature", mais vous n'avez pas besoin de savoir quoi - il s'avère que c'est un génome, mais cela n'empêche pas les enfants de savoir ce qu'est une girafe.

D'ailleurs, vous n'avez pas non plus besoin de savoir quels sont en fait les objets qui ont cette même nature: supposons que les girafes mâles aient une apparence très différente, par ex celle des okapis. On pourrait, au début, être tenté de dire que ce ne sont pas des girafes; puis, s'aperçevant que les girafes (femelles) enfantent ces animaux, conclure qu'ils sont de "même nature" que les girafes (femelles) et que ce sont donc des girafes aussi.

Mais revenons aux planètes. On peut considérer que le mot "planète" (le concept PLANETE) signifiait: Mars, Venus, Mercure, Jupiter, Saturne, et les choses de même nature. Avec le progrès des connaissances, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs candidats pour être cette même nature: être en orbite autour du Soleil? être en orbite autour du Soleil, mais pas trop loin (Plutot est très loin)? être en orbite autour du Soleil, et sphérique? Chaque option correspond un ensemble d'objets différent, et donc à un autre concept (les concepts étant définis, cf. plus haut, comme entité désignant un ensemble d'objets; si deux entités désignent différents ensembles d'objets, ce sont des concepts distincts). Il y a ainsi plusieurs concepts qu'on pourrait attacher au mot "planète", il s'agit simplement de choisir lequel.

J'ai dû mal à envisager ce qu'on fait les astronomes de Prague comme une tentative de "définir le concept de "planète"". Qu'est-ce que cela voudrait dire? Qu'ils ont scruté introspectivement le concept de planète pour savoir quel il était réellement? Qu'ils se répétaient le mot? ("planète", "planète", mais qu'est-ce que cela veut dire, au fond, "planète"?) Qu'ils faisaient des essais de définitions, et regardaient introspectivement si elles correspondaient au concept de planète? Bien plutôt, ils ont formulé plusieurs critères pour appeler quelque chose une "planète", donc plusieurs concepts distincts ("planète n°1", "planète n°2", etc., comme des parfums), et choisit celui qui s'avérait le plus utile. A savoir: celui qui regoupait un ensemble d'objets relativement homogènes, qui correspondait assez bien à ce qu'on appelait historiquement des planètes, qui soit en même temps relativement indépendant de contingences humaines (la visibilité à l'oeil nu depuis la Terre), etc.

Dernière remarque: ces réflexions sont à la base d'une thèse que Jerry Fodor soutient depuis plus de vingt ans, et qui me tient à coeur: il n'y a pas de définitions! Les définitions ne sont pas nécessaires pour comprendre un mot, et en général il n'y en a pas. (Celles du dictionnaire sont toujours trop larges ou susceptibles de contrexemples.) Ce qui explique pourquoi les étudiants ont tant de mal à les trouver!