L'Education Supérieure française s'accroche à ses vieilles habitudes
Par julien dutant le vendredi 12 mai 2006, 15:02 - Politique - Lien permanent
Un article dans New York Times d'aujourd'hui 11/5/2006 (gratuit sur inscription) sur l'Université en France. Quelques extraits traduits.
Il y a 32000 étudiants au campus de Nanterre de l'Université de Paris, mais pas de centre étudiant, pas de librairie, pas de journal étudiant, pas d'orientation des nouveaux arrivants, ni de système de recrutement pour les entreprises.
La bibliothèque principale, de 480000 volumes, n'est ouverte que 10 heures par jour, ferme les dimanches et pendant les vacances. Seuls 30 des 100 ordinateurs de la bibliothèque on un accès Internet.
Les caféterias du campus ferment après le déjeuner. Les professeurs ont rarement des heures de réception, beaucoup n'ont pas de bureau. Certaines salles de classes sont si surpeuplées qu'au moment des examens de nombreux étudiants doivent trouver des sièges ailleurs. A la fin de l'après-midi le campus est presque vide.
Pris entre une prison et un bureau de l'ANPE à la sortie de Paris, cette Université n'est ni la meilleure ni la pire pour faire ses études dans ce pays relativement riche. En fait, elle reflète la crise du système universitaire public français: surpeuplé, sous-financé, désorganisé et hostile aux changements que le monde extérieur réclame.
Plusieurs de ces faits m'ont frappé aussi, à mon retour de UCL. Par exemple, à Londres, une association d'étudiants gère plusieurs boutiques presses/papeterie/snacks. En France, les étudiants dépensent beaucoup d'argent en livres et papeterie, mais rien ne revient à l'Université. Tout l'argent va à des sociétés privées comme Gibert, la Fnac, COREP, et autres Photocopies 2000. Pourquoi une boutique de photocopie autogérée à Clignancourt ou une papeterie dans la Sorbonne?
Une conséquence (de mai 68) fut que le système universitaire du pays a offert une éducation gratuite (ou presque) à chaque lycéen qui obtient le baccalauréat. Les admissions à l'Université se sont envolées. La valeur d'une licence a chuté.
Mais l'Etat n'a pas beaucoup investi dans les bâtiments, les équipements et les salaires des professeurs pour faire fonctionner le système. Aujourd'hui, le gouvernement français dépense environ 10000 euros par an pour chaque étudiant, à peu près 40 pourcent de moins que ce qu'il investit pour un lycéen.
La plupart des étudiants sont censés s'inscrire à l'Université la plus proche de leur Lycée. Bien que certaines universités excellent dans des domaines d'études spécifiques, les cours offerts en histoire ou littérature, par exemple, sont généralement les mêmes sur tout le pays.
Pour aggraver le problème, La France est prise entre sa défense affichée de la notion républicaine d'égalité et sa volonté de former une élite de futurs dirigeants ou entrepreneurs.
Seuls 4 pourcent des étudiants Français parviennent à intégrer les universités françaises les plus compétitives: les "grandes écoles" publiques. Mais les grandes écoles, ainsi qu'un essaim d'écoles préparatoires semi-privées, absorbent 30 pourcent du budget public.
Elles sont bien organisées, bien équipées, leurs élèves sont majoritairement blancs et issus des classes moyennes supérieures, et elles sont convaincues que leurs élèves obtiendront les meilleurs emplois dans les secteurs publics et privés. Les étudiants sont même payés pour y être.
Dernier extrait:
Les manifestations (des mois derniers) sont aussi un avertissement pour le gouvernement français et les entreprises que le système université française doit être remis en marche. Les administrations, les entreprises et les étudiants sont tous d'accord sur le fait que trop d'étudiants sont bloqués dans des disciplines comme la sociologie ou la psychologie pour lesquelles il est difficile de changer de carrière dans une société stratifée comme l'est la France, étant donné les difficultés économiques du pays.
La peur du chomâge a poussé beaucoup de jeunes dans d'autres voies. Les étudiants qui en ont les moyens se tournent de plus en plus vers les universités étrangères ou des écoles privées spécialisées en France, en particulier au niveau du Master et au-delà. Et de plus en plus de jeunes cherchent à trouver un emploi garanti à vie dans un service public.
Dans un discours à la Sorbonne en avril dernier, après que la loi sur le CPE soit retiré, le Premier Ministre Dominique de Villepin a promis
un nouveau pacte entre l'Université et le peuple français.
M. de Villepin, diplômé de l'ENA, la plus grande des grandes écoles, a promis plus d'argent et plus de flexibilité, en disant que comme aux Etats-Unis, un étudiant ayant un Master de Philosophie devrait pouvoir devenir analyste financier.
Lorsqu'un étudiant lui a demandé comment il pensait faire cela, M. de Villepin n'a pas donné de réponse concrète. Au lieu de ça, il a parlé de la
joie du chien qui quitte sa niche.
Elaine Sciolino, Higher Learning in France Clings to its Old Ways
, New York Times 12/5/2006.
Commentaires
Il peut vous intéresser,à ce sujet, de lire le livre que j'ai préfacé d'un de mes anciens étudiants
( voir le site Rationalités contemporaines,
paralipomena et
perso.wanadoo.fr/christop...
Cet article propose une vision de l'université qui me semble assez ressemblante, du moins en ce qui concerne mon expérience personnelle...(lettres modernes, université de Lille 3) Le manque de moyens est problématique: l'UFR est dans un état de délabrement avancé, il n'y a pas assez de salles (cours à 50 dans une classe prévue pour 30), et honnêtement les lieux sont assez sinistres. Mais cela a également des répercussions au niveau des examens: comme la fac n'a pas les moyens de payer des surveillants, les partiels terminaux ont été remplacé par des contrôles continus (donc sur le temps de cours, et forcément en temps très limité: 2 ou 3h maximum pour faire une disseration) ou des devoirs maison... On peut incriminer le LMD jusqu'à un certain point, mais cette solution ne contente ni les élèves, ni les professeurs. Cette année, en raison du mouvement contre le CPE (auquel j'adhérais par ailleurs), nous avons manqué 8 semaines de cours sur 12... et aucun rattrapage des cours n'a eu lieu. Nous avons été évalué soit par un devoir maison, soit par un travail sur table pour les matières "techniques" (grammaire; ancien français...), mais les partiels ne portaient que sur les 3 ou 4 premiers cours du semestre! Ma licence me semble par conséquent de peu de valeur... Comme nous l'ont fait remarquer un certain nombre de professeurs, l'université des sciences humaines est le seul établissement où les étudiants peuvent prétendre obtenir leur diplome en ayant manqué 2/3 des cours, chose impensable en fac de médecine, de droit, ou dans un IEP! Bien sûr, tout n'est pas négatif, loin de là. Beaucoup de professeurs sont passionnants, certains cours sont très intéressants... Mais le sentiment de suivre des études "au rabais" me semble assez partagé par les étudiants, et entraîne un certain découragement. La filière littéraire semble devoir se convertir en filière préparation CAPES après la licence, ce qui ne poserait pas de problème si cette conversion relevait d'un véritable choix. Or il s'agit le plus souvent d'une solution par défaut, tout simplement parce que les débouchés sont quasi inexistants, ou du moins très mal connus des étudiants... Peut-être ma vision de l'université est-elle particulièrement sévère; mais pour avoir passé quelques temps dans une classe prépa parisienne, je pense pouvoir dire qu'il existe une différence de traitement évidente. La fac est un lieu où les étudiants peuvent s'épanouir, et recevoir une très bonne formation, mais selon moi il manque vraiment une forme de "reconnaissance", qui se traduit par un désoeuvrement et un découragement chroniques...
Je te sais gré de nous avoir fait part de cet article. Qui n'est qu'une constatation sur des faits. Le tout étant de savoir comment on présente ces faits. Ce que tu pointes, que l'université ne sait pas comment gérer tout ce qui est besoins universitaires est vrai. l'article du NYT dénonce l'incapacité de la France à assumer les frais exponentiels qui devraient permettre d'assurer une université avec un fonctionnement démocratique et qui soit, en même temps, de qualité. Ce problème, les Etats-Unis l'ont connu avec l'enseignement primaire... Je crois que les réflexions d'Ivan Illich dans Une société sans école, sont assez décapantes... Du moins par rapport à l'illusion selon laquelle le mal universitaire français est bien français. Les problèmes de l'Université français viennent, pour l'essentiel de ce que c'est une institution au sens le plus dur du terme, et qu'elle se veut démocratique, ce qui est contradictoire. Je ne suis pas sûr que les britanniques et les américains aient résolu tous les problèmes. Leur caractère international est peut-être, après tout un effet de la domination de leur système culturel. Dans quinze ou vingt ans, on aura peut-être les yeux tournés vers Pékin ou Islamabad, on ne sait pas... Enfin bref...
Je suis tombé par hasard sur un article de Jean-Fabien Spitz, ''Les trois misères de l'universitaire ordinaire'', in [Le Débat n°108|http://www.le-debat.gallimard.fr/Gallimard-cgi/appli_debat/SommaireBis.pl?fltr=0010038430003843003910000], 2000, qui présente les choses du point de vue de l'universitaire: misère matérielle, intellectuelle, et morale. Déprimant et, en même temps, comfortant (au sens où ça fait du bien de parler de ce qui ne va pas). J'en aurais bien fait un résumé, mais je l'ai lu rapidement et survolé par endroits. Plusieurs choses m'ont frappé, comme le fait que les universitaires d'un département ne parlent quasiment jamais entre eux de questions théoriques, mais principalement de l'organisation des cours et de la distribution des postes. Il attribue cela entre autres au fait qu'il y ait trop de petit départements, qu'on oblige à couvrir l'ensemble de leur discipline, en interdisant la constitutions de pôles spécialisés dans tel ou tel aspect ou école. C'est certainement le cas en philosophie.