Au fait, le paradoxe de Ménon? (2)
Par julien dutant le dimanche 7 mai 2006, 17:40 - Lien permanent
Dans un billet précédent sur le paradoxe du Ménon, j'ai parlé des conditions à remplir pour réaliser une enquête. Faut-il savoir ce qu'on cherche? Faut-il savoir que ce qu'on a trouvé était ce qu'on cherchait? Je soutiens ici, exemples à l'appui, qu'il suffit simplement de se poser une question, de trouver la réponse, et que le fait de trouver la réponse nous fasse cesser de nous poser la question.
Les conditions minimales de l'enquête
Reprenons les conditions de l'enquête mentionnés dans le billet précédent. Pour réaliser une enquête, il faudrait:
- se poser une question Q
- savoir que l'on se pose la question Q
- suivre la procédure appropriée pour répondre à une question de ce type
- savoir R, où R est la (ou une) réponse à Q
- savoir que R est la réponse à Q
Je rejette (2) et (5). On peut faire une enquête sans savoir quelle question on se pose, et sans savoir que la réponse qu'on trouve est la réponse à la question posée. Exemple:
Stef a besoin d'un tire-bouchon. Arrivé dans la cuisine, il ne sait plus pourquoi il y est allé. Son regard se porte sur le tire-bouchon, il le prend, et repart.
Contre (2): dans cet exemple, Stef a oublié quelle question il se posait. Cela ne l'empêche pourtant pas de mener son enquête à terme. Objections possibles, et réponses:
- trouver un tire-bouchon n'est pas une enquête théorique, mais un but pratique. Réponse: reformulez l'exemple avec vérifier si la tarte est cuite.
- Stef s'est souvenu quelle était la question qu'il se posait, au moment où il a trouvé la réponse. Donc il faut bien savoir quelle question on se pose pour terminer une enquête, même s'il est possible de l'oublier temporairement. Réponse: cela ne me semble pas nécessaire. On peut imaginer que pendant tout ce temps, Stef est en train de discuter avec quelqu'un, et qu'il ne se fait aucune réflexion du genre
ah, voilà ce que je cherchais
. - Même si Stef a oublié ce qu'il cherchait, il doit y avoir quelque part en lui, au niveau inconscient (
sub-personnel
), un état mental qui retient la question. Sans quoi il ne prendrait pas le tire-bouchon. Donc, en un sens diminué, il sait ce qu'il cherche. Réponse: premièrement, même en concédant l'objection, mon point principal est maintenu: à strictement parler, Stef ne sait pas ce qu'il cherche. Secondement, je n'accepte pas l'objection: il n'est pas même nécessaire qu'un système cognitif ait mémorisé la question. Cela demande une discussion plus développée, que je reporte à la dernière section ci-dessous.
Contre (5): comme Stef a oublié quelle question il se posait, il ne peut pas savoir que ce qu'il trouve est la réponse à cette question. Là encore, la meilleure objection est celle qui insiste sur la présence d'un état mental sub-personnel de Stef, état qui constate que l'objet trouvé est celui qui était recherché. Là encore, voir dernière section.
Par ailleurs, je propose d'affaiblir la condition (3). Exemple:
Stef veut savoir quelle heure il est. Il regarde son poignet, mais n'a pas sa montre, et fouille un tiroir où il croit à tort qu'il y a une montre. Sam, qui a vu Stef regarder son poignet, dit:
si tu veux savoir quelle heure il est, il est 16h30. Stef répond:ah, merci!et arrête de chercher.
Dans cet exemple, je ne suis pas enclin à dire que Stef a suivi la procédure appropriée pour répondre à une question de ce type
: regarder son poignet nu et fouiller un tiroir qui ne contient pas de montre. En outre, ce n'est pas la procédure qu'il suit qui lui apporte la réponse. Pourtant, il a bien mené l'enquête à son terme. Ce dernier exemple suggère qu'il suffit de trouver la réponse pour terminer une enquête. Celui qui la trouve par hasard a peu de mérite, mais cela ne l'empêche pas de l'avoir trouvée.
(Note: quand je dis qu'il suffit de trouver la réponse par hasard, on pourrait croire que cela permet des cas de types Gettier. Pour reprendre l'exemple de Russell: Stef regarde la pendule, qui indique 16h, et il est 16h, mais la pendule est en fait en panne, et c'est juste une coïncidence que Stef l'ait regardée au moment où elle indiquait l'heure véritable. A propos de ce cas, je dirais que Stef n'a pas trouvé la réponse - il croit l'avoir trouvée, mais il ne l'a pas trouvée. Je dis quelqu'un a trouvé la réponse R lorsqu'il sait que R. Si on ne peut pas savoir quelle heure il est en regardant une horloge en panne, alors Stef ne peut pas avoir trouvé la réponse à la question quelle heure il est
en regardant l'horloge en panne. Cela exclut les cas Gettier; cela exclut aussi qu'on ait trouvé la réponse lorsque ce qu'on a trouvé est faux.)
Enfin, je propose de rajouter une condition, sur la base de cet exemple:
Stef a besoin d'un tire-bouchon. Arrivé dans la cuisine, il ne sait plus pourquoi il y est allé. Son regard se porte sur le tire-bouchon, il le prend. Mais il continue à chercher quelque chose, en se demandant:
mais qu'est-ce que j'étais venu prendre d'autre ?
Dans cet exemple, Stef a trouvé ce qu'il cherchait. Mais il n'a pas cessé pour autant de chercher. Pour cette raison, je suis enclin à dire qu'il n'a pas terminé son enquête. Il faudrait, par exemple, qu'il se rende compte que c'était le tire-bouchon qu'il voulait.
Les conditions minimales pour effectuer une enquête sont donc, selon moi:
- se poser une question
- trouver la réponse
- le fait de trouver la réponse fait cesser de se poser la question
Se poser une question, trouver la réponse
J'éclaircis un peu ce que j'entends par se poser une question
et trouver la réponse
.
Se poser une question est un attitude (quasi-)propositionnelle (1) qui a pour contenu une question, et (2) qui motive le sujet à entreprendre des actes qui l'amèneraient à trouver la réponse. En détail:
- Les questions (le contenu) sont définies relativement à la proposition qui servirait de réponse. Par exemple, la question si Frédéric est plus grand que Guillaume porte sur une paire de propositions: Frédéric est plus grand que Guillaume et Frédéric n'est pas plus grand que Guillaume, et se poser la question revient à se demander laquelle de ces deux propositions est vraie. Autre cas, la question qui a gagné la coupe cette année porte sur les propositions de la forme X a gagné la coupe cette année, et se poser cette question revient à chercher quel est le X tel que X a gagné la coupe cette année est vrai.
- se poser la question, par opposition à comprendre la question, écarter la question, penser à la question, etc., consiste à être motivé à trouver la réponse. Celui qui est dans cet état mental a une tendance à entreprendre les actes qui lui feraient trouver la réponse, ou les actes dont il pense qu'il lui feraient trouver la réponse. Cela ne signifie pas pour autant qu'on agit systématiquement: il se peut que nous ne pouvions rien faire pour découvrir la réponse, ou que les actes à entreprendre soient trop dangereux ou trop coûteux.
Trouver la réponse est simplement savoir que P (ou en venir à savoir que P, c'est-à-dire découvrir que P), où P est la (ou une) réponse à la question. Par exemple, si je me demande quelle heure il est, je trouve la réponse dès lors que je sais qu'il est 16h. Il n'est pas nécessaire de savoir que 16h est la réponse à la question quelle heure il est?
.
Trouver une réponse sans se souvenir de la question
On peut très bien imaginer un organisme fonctionnant de la façon suivante:
L'organisme a besoin d'eau. Son système cognitif le remarque et se pose la question
où est-ce qu'il y a de l'eau?. Or le système sait que (1) il y a de l'eau quelque part dans le lieu X (par exemple, la cuisine), et (2) qu'en voyant de l'eau, l'organisme se mettra à boire. Dans ces conditions, il suffit que le système cognitif produise la commande suivante: va dans la cuisine et regarde un peu partout. Et il peut oublier la question. L'organisme va dans la cuisine, regarde un peu partout, voit de l'eau, boit. Comme s'il avait gardé la question en tête tout ce temps.
C'est un exemple de ce qu'on appelle de la cognition située. L'organisme s'appuie sur de l'information présente dans l'environnement, sans prendre la peine de représenter (le cas échéant, mémoriser) cette information. (Dans un article célèbre, The Extended Mind, dans Analysis 1998, 7-19, Andy Clark et David Chalmers suggèrent ainsi qu'un agenda est une mémoire externe, et qu'à ce titre il fait partie de l'esprit de celui qui l'utilise.) En fait, l'organisme n'a même pas besoin de savoir (2), il suffit que (2) soit vrai.
Je pense qu'un tel organisme est concevable, et même que nous fonctionnons souvent de cette façon. Et je ne vois pas de raison de nier que cet organisme mène une enquête.
Cet organisme montre pourquoi il n'est pas même nécessaire qu'au niveau sub-personnel ou inconscient, le cerveau se souvienne d'une manière ou d'une autre de ce qu'il cherchait. Il suffit juste qu'il veuille obtenir l'objet ou l'information en question, d'une part, et que d'autre part, son comportement l'amène à, pour ainsi dire, tomber sur cet objet ou cette information.
La possibilité de mener une enquête sans garder la question en mémoire m'amènerait à préciser la troisième condition:
- 3. le fait de trouver la réponse fait cesser de mener les recherches initiées par la question, si ce n'est pas déjà fait.
Conclusion
Pour réaliser une enquête, il faut, et il suffit de:
- se poser une question
- trouver la réponse
- cesser de mener les recherches initiées par la question lorsqu'on a trouvé la réponse, si ce n'est pas déjà fait.