Il y a quelques jours Timothy Williamson a signé un commentaire orienté grand-public dans la rubrique The
Stone de la version on-line de The New York Times dans laquelle
il s'attaque à la fameuse question du naturalisme. Il me semblait que cela
pourrait intéresser les lecteurs de ce blog.
L'argument de Williamson semble très simple : si l'on entend par
« naturalisme » une théorie ou une doctrine, alors c'est une doctrine
qui affirme, d'une part, que seul le monde naturel existe, et d'autre part, que
seule la méthode scientifique nous permet de découvrir ce qui existe. Or, selon
Williamson ni la première, ni la seconde affirmation ne sont satisfaisantes et
il vaut mieux alors ne pas adhérer à cette doctrine qui ne tient pas la
route.
Contre la première affirmation du naturalisme, Williamson mentionne d'abord
le problème du superflu du « monde naturel » : qu'est-ce qui
compte comme le monde naturel ? L’auteur remarque que la science
contemporaine ne limite plus la description du monde à la matière ou aux
atomes. Quels sont alors les critères pour dire ce qui est naturel (et non
super-naturel) ? Outre ce problème du superflu concernant ce qui compte
comme ingrédients du « monde naturel » Williamson signale, à
l’induction pessimiste, que les théories des sciences actuelles, risquent
bel et bien d'être remplacées par d'autres théories futures, à l'instar de la
majorité des théories postulées par les sciences d'antan. Cela rend évidemment
la description du monde naturel, sur la base de nos théories scientifiques,
pour le moins risquée. Une option ici est, comme le précise Williamson, de dire
que le monde naturel est ce que la méthode scientifique (au sens
méta-théorique) va permettre éventuellement de découvrir dans un futur
lointain. Cela revient au bout de compte à adopter uniquement la deuxième
affirmation du naturalisme : c'est seulement la méthode scientifique qui
nous permet (ou plutôt nous permettra) de découvrir ce qui existe.
Contre ce naturalisme méthodologique, Williamson utilise un argument qui
reprend le problème de la démarcation entre science et non-science. Qu'est-ce
que la méthode scientifique contrairement à une méthode non-scientifique ?
Si l'on définit la méthode scientifique de façon trop restrictive (comme la
méthode hypothético-deductive) alors on risque d’exclure certains domaines qui
sont néanmoins une source importante de nos connaissance (comme les
mathématiques, la logique, l’histoire..). En outre, si l'on définit la méthode
scientifique de façon trop inclusive, on risque d'inclure plus que ce que les
naturalistes voudraient. Et dès lors, la démarcation entre la science et
non-science semble s'effacer.
Personnellement mon problème avec la position de Williamson ne concerne pas
tant sa critique envers le naturalisme (quoique certains points semblent trop
rapides : H-D semble être dépassé, même si son esprit est gardé. Ou encore
le projet quinnien de naturalisation des maths mérite néanmoins plus
d'attention.). Ce qui m'étonne vraiment, c'est le substitut proposé par
Williamson pour les naturalistes une fois la doctrine abandonnée : selon
lui, au lieu d’adhérer à une doctrine ambiguë et dogmatique (« le
naturalisme »), il faut avoir un état d'esprit scientifique, « une
façon de réfléchir scientifique » (qu'il voit comme ce qui a motivé le
naturalisme). Ce « réfléchir de façon scientifique » est identifié
comme étant « une exemplification de certaines valeurs », telles
que : « curiosité, honnêteté, précision, exactitude, rigueur ».
Certes, ce sont de belles valeurs ou principes que les scientifiques
appliquent. Pourtant, le problème est que ces mêmes valeurs sont partagées par
une multitude et non seulement par des esprits scientifiques. Ainsi, le même
problème de démarcation revient. Car au bout de compte, ces valeurs de rigueur,
de précision, de curiosité etc. sont certes, incarnées par les scientifiques,
mais un ramasseur de champignons par exemple, me semble-t-il les incarne aussi
parfaitement sans pour autant d'être un scientifique. Ainsi en quoi est-ce que
la science diffère-t-elle d'un cercle de
mycologie si ce qui compte est simplement une certaine façon de
réfléchir ?
Et vous, êtes vous convaincus par les arguments de Williamson?
P.S. Une discussion intéressante concernant l'article de Williamson est
aussi
ici.